GAËLLE BOURGES, « A MON SEUL DESIR » : LE FOND ROUGE GARANCE DE LA TENTURE DE CLUNY

« A mon seul désir » – conception et récit Gaëlle Bourges – danse Carla Bottiglieri, Gaëlle Bourges, Agnès Butet, Alice Roland – Carré Colonnes scène cosmopolitaine Saint-Médard Blanquefort (33) – jeudi 30 mars 2017

Si dans La Rose pourpre du Caire Woody Allen inventait l’un des personnages sortant de l’écran pour rejoindre une (in)fidèle spectatrice afin de l’entraîner dans une aventure amoureuse à péripéties multiples, Gaëlle Bourges invite, elle, l’ensemble des spectateurs à suivre sa voix – et son corps puisqu’elle émarge au rang des quatre danseuses – pour une visite guidée mettant « à nu » les modèles de la tapisserie médiévale de La Dame à la licorne. Faisant de l’art le tremplin de sa mise en jeu, elle s’emploie avec finesse à faire tomber les masques des créatures – rendues à la vie – des six panneaux de cette célèbre tenture datant du début de la Renaissance française et conservée précieusement au Musée de Cluny.

Au cœur du Quartier latin, à quelques encablures de La Sorbonne, sommeillait ce que chacun reconnaît pour être « le » chef d’œuvre suscitant de nombreuses interprétations savantes. Gaëlle Bourges s’en est saisi pour en extraire – comme on le dit de la composition d’un parfum – de sublimes senteurs colorées au contact des libres fantasmes artistiques qui l’animent. Ce qu’elle propose n’est en rien une étude érudite, même si elle en maîtrise tous les codes, mais une « co-naissance » de l’œuvre en faisant en sorte que nos cinq (six) sens soient sollicités.

Quatre danseuses portant masques figurent le bestiaire fantastique composé d’une licorne autour de laquelle se joignent lion, renard, lapin, singe, lévrier, perroquet et autre faune chargée des valeurs symboliques de la pureté, de la force, de la finesse, du désir et multiples qualités portées par les sentiments du fin’amor. Elles défilent sur le plateau faisant corps avec ces vertus de l’amour courtois qu’elles dévoilent avec un naturel saisissant. Et même si ces corps nus sont empreints d’une élégance raffinée, aucun érotisme ne semble en un premier temps s’en dégager tant leur empreinte esthétique se fond dans l’œuvre d’art.

Cependant, si ce montré caché participe au dévoilement de l’élévation de l’âme par les cinq sens – classés en ordre croissant de pureté, toucher, goût, odorat, ouïe, vue – auxquels il convient d’ajouter celui du désir du sixième tableau, se révèle ici un trouble à questionner. Célébrer en effet en les exaltant les six vertus à conquérir afin que soit réalisé l’idéal de l’amour pur, vécu comme une volupté suprême permettant au-delà des contraintes imposées le dépassement de soi, fait certes partie intégrante de la quête initiatique d’un idéal du moi propre au chevalier ; idéal repéré comme étant celui de l’amour courtois seul susceptible de combler le désir et s’écrivant dans une tenture dont le projet a été initialement conçu par des hommes. Mais la nudité « animale » des femmes dansant en toute liberté sur le plateau, nudité prolongée par leur masque animalier, sorte de loup coquin, ne ferait-elle pas « exploser » la trame de cette composition dramatique élevée à la gloire de l’amour courtois – « pure » invention des hommes – pour laisser « filer » ce que jusque-là elle retenait dans ses plis : à « ça-voir » le désir féminin qui dans le mouvement libéré des corps exposés s’affranchit de l’endroit où voudraient le « fixer » les diktats masculins. Des corps « qui ne feraient plus tapisserie » justement – d’ailleurs la tenture ne s’effondre-t-elle pas ? – mais qui deviennent des corps doués d’un désir autonome, des corps libérés des fils qui les liaient.

Quant au bruit des hélicoptères d’Apocalypse Now de Francis Coppola, s’il résonne dans le dernier plan séquence à l’unisson des cœurs des danseuses, c’est peut-être – au-delà de la fantaisie créative que cette séquence sonore introduit – pour suggérer que la femme a remporté ce soir devant nos yeux éblouis cet épisode de la guerre des sexes… et ce de la manière la plus courtoise qui soit.

L’émoi jubilatoire des quelques cinquante figurants lapins qui envahissent in fine le plateau dans une danse frénétique à la hauteur de l’excitation produite par cette libération – accueillie comme une « bonne nouvelle » par un public lui-même mis en transe sous l’effet de contaminations sonores et visuelles hallucinées – participe pleinement à la « ré-jouissance » de chacun, invité à partager les délicieux plaisirs des sens délivrés par la séduisante chorégraphie de « la mateuse » d’art qu’est Gaëlle Bourges.

Yves Kafka

Gaëlle Bourges est programmée dans les « Sujets à vif » du 71e Festival d’Avignon en juillet prochain.

Photo © Danielle Voirin

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