MALTA FESTIVAL POZNAN : ENTRETIEN AVEC LE CHOREGRAPHE LAURENT CHETOUANE

Poznan, envoyé spécial.

Entretien avec Laurent Chétouane, chorégraphe de « Khaos » et « Je(u) » au Malta Festival Poznan (PO) 2017.

Laurent Chétouane est le chorégraphe de deux pièces où l’élémentaire et le vital se côtoient pour ne faire qu’un, « Khaos » et « Je(u) », présentées lors du dernier Festival Malta, à Poznań en Pologne en juin.

Inferno : Dans « Je(u) », quel est le rapport qu’entretient votre danseur Mikael Marklund au sol ?

Laurent Chétouane : De tous les animaux, l’humain est celui qui a décidé d’être debout, de lâcher le sol, cela est lié au regard projecteur, anticipateur, tourné vers le futur. Freud le dit : « si l’homme n’était pas passé à la verticale, il n’y aurait pas eu de culture ». J’essaye de questionner ce rapport à la verticalité en remettant l’homme, en tant que corps, en relation avec d’autres entités : la pierre, l’animal, la plante. J’essaye de repositionner le corps humain en relation avec l’horizontalité. Dans mon travail, il y a cette tension pour essayer de voir comment être debout sans être condamné à la verticalité. Mes danses se rapprochent de quelque chose d’archaïque, cultuel.
Il ne s’agit pas d’abandonner la verticalité, ce que l’homme ne peut pas, mais de la questionner, l’interroger, la fragiliser. Dans « Je(u) », un performeur très fragile est exposé devant nous. Parce qu’il lâche l’une des propriétés essentielles de l’être humain, la verticalité, il change son regard sur l’espace.
La question du sol rejoint également, une forme qui produit de l’être ensemble par le biais de la circularité. Jean Luc Nancy m’a influencé lors de l’une de nos conversations, il m’a dit qu’une philosophie qui prendrait appui sur la circularité du monde, et non pas un monde devant nous, pourrait changer pas mal d’aspects de notre façon de penser et d’être ensemble.

Inferno : Quels sont les enjeux propres à cette mise en exposition de la chute d’un corps comme vous le mettez en lumière dans « Je(u) » ?

Laurent Chétouane : Il faut reposer la question du collectif. Judith Butler, parle du fait qu’on ne peut pas passer par la communauté sans partir de la fragilité. Pour elle, la seule chose qui nous unirait à nouveau ce serait la fragilité. Pour faire chœur, communauté, trouver peut-être l’être ensemble, on doit passer par elle. Au niveau politique, on voit cette exposition de la souffrance. On la partage en Europe, avec les crises, même si cela ne constitue pas pour autant un élément fondateur.
Pour retrouver du commun, on doit passer par la vulnérabilité. C’est remettre l’homme dans un monde où il n’est pas celui qui regarde, est au-dessus, mais est dans le monde.
On ne peut pas être dans le monde sans en même temps se sentir exposé. Chaque animal à un prédateur, et les humains ont tendance à l’oublier, car ils se sont mis dans une position où ils contrôlent tout. La fragilité vient de l’abandon du contrôle. Les performeurs doivent s’adonner à ceci.

Inferno : À travers vos chorégraphies, quelles sont les hiérarchies que vous souhaitez subvertir ?

Laurent Chétouane : C’est de mettre les performeurs dans la situation de ressentir le regard. Dans « Je(u) », on voit quelqu’un qui joue avec lui-même, son image, la question de son corps et de sa représentativité.
J’essaye de faire circuler le regard de l’autre. Cela peut mettre les performeurs dans un état de panique ou de vertige. C’est ce qui me fascine chez Merce Cunningham, c’est cette remise en cause des directionnalités du regard, les danseurs doivent accepter cette absence de hiérarchie au niveau des directions.
Sentir que les corps sont bougés par la musique comme s’ils étaient dans l’océan et s’ils devaient bouger en rapport avec lui. Deleuze en parle à travers son exemple du surfeur et de la vague. Il ne la maîtrise pas, mais il essaye d’avoir un certain contrôle sur elle. C’est ce que je cherche avec les performeurs au niveau de la musique dans « Khaos » notamment. Cela revient à renverser l’ordre des hiérarchies à l’endroit de la constitution d’une conscience objective.

Inferno : Pourriez-vous nous parler de la composition musicale de « Khaos », son rapport à la notion d’ordre ?

Laurent Chétouane : Sont présents dans « Khaos » trois compositeurs : Bach, Rhim et Cage. John Cage est venu en dernier. Pour la troisième partie avec « Études Boréales », j’ai proposé au violoncelliste de l’interpréter. Pour moi ce sont trois visions du chaos différentes. Avec Cage c’est un avenir possible. Avec Rhim, c’est plutôt catastrophique. Avec Bach c’est une force créatrice. Pour Deleuze être artiste c’est aller dans le chaos et en sortir de nouvelles formes. Bach est de cet ordre-là, chez lui l’inenvisageable apparaît d’une manière très calculée. Pour moi ce sont trois formes qui expriment des visions différentes du chaos.

Inferno : À votre avis qu’est-ce qui peut se passer dans la tête d’un spectateur lorsqu’il regarde vos chorégraphies ?

Laurent Chétouane : Mon assistante m’a dit : « Dans ton travail, en fait, il n’y a rien à voir ». Mais pour être confronté à ce rien, encore faut-il regarder. Il n’y a rien à projeter, même si on ne peut pas quitter ce monde de l’image. Il y a un jeu sur comment contourner cette condamnation à l’image lorsqu’un individu pénètre l’espace de la scène. Il faut regarder ces pièces comme si on regardait la nature, le monde. Je disais à un danseur que l’arbre il n’en a rien à faire d’être regardé ou pas. Pour moi, il est important que le spectateur se sente libre de faire circuler son regard, de créer. Je demande au regardeur qu’il soit lui-même metteur en scène. Puis il y a ce côté sensuel, un sentiment inexplicable, une émotion qu’on ne peut intellectualiser, rationaliser. Ce qui m’intéresse c’est le fait que le mouvement et le corps ne fassent plus qu’un. C’est-à-dire que l’impulsion du mouvement vient toujours de l’extérieur dans mon travail. Ce qui fait qu’on voit le corps être bougé plus que le danseur bouger. Et lorsqu’on voit un être bouger, cela donne tout de suite quelque chose de sensuel et un autre rapport au temps. Le corps se trouve alors dans la durée du temps présent. Il n’est pas dans un temps calculé, chronométré. Je veux ramener le corps du danseur à quelque chose d’élémentaire.
La peinture est très importante pour moi, je dis souvent d’ailleurs au danseur : « considérez votre corps comme un pinceau, le sol comme une toile, peignez sur cette surface avec votre corps ».

Propos recueillis par Quentin Margne.
Photographies de M.Zakrzewski.

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