AU CAPC, BEATRIZ GONZALEZ S’EMPARE DE LA GRANDE NEF POUR LA SATURER

Beatriz González : Rétrospective 1965-2017 – Commissaire María Inés Rodríguez – CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux – du 23 novembre 2017 au 25 février 2018.

Solide comme un roc, l’œil pétillant et le verbe assuré, la frêle artiste colombienne qui fêtera l’an prochain ses quatre-vingts ans a tout d’un monument sur lequel les années ne semblent avoir que peu de prise. Animée par une soif de création jamais mise en défaut, elle a franchi ce mois de novembre l’Atlantique pour, dans le cadre des festivités France-Colombie, venir inaugurer une rétrospective – inédite en Europe – de ses œuvres réalisées entre 1965 et 2017.

Huile sur papier, huile sur toile, acrylique sur toile, sérigraphie sur toile, sérigraphie sur papier, email sur plaque de métal montée sur lit métallique ou sur table métallique, ont pris possession de l’espace de la Grande Nef pour le saturer de couleurs explosives. En suivant l’itinéraire que balisent ses productions s’étalant sur plus d’un demi-siècle, nous pénétrons dans les arcanes d’une femme libre ayant multiplié les supports et les approches pour dire ce qu’elle a de chevillé de plus précieux au corps : son goût inaliénable du peuple colombien et de la vitalité qu’est la sienne, son rejet des diktats imposés par les dictatures, par les conservatismes réactionnaires, et aussi son refus des déviances mortifères de la guérilla tombée entre les mains des narcotrafiquants.

Le fil rouge de son inspiration a toujours été d’échapper à toute mainmise du beau instrumentalisé par les pouvoirs en place comme une force d’oppression sur les masses dites incultes. Aussi, très vite, elle refusera de « bien peindre » et au contraire magnifiera les images populaires trouvées dans la presse à deux sous pour les projeter dans ses tableaux et autres réalisations. On n’est pas loin de la démarche iconoclaste qui guida un certain Marcel Duchamp pour réaliser ses ready-made, une nécessité éprouvée d’élire l’objet usuel et l’imagerie populaire – glanée dans les journaux, dans le répertoire des images saintes et des reproductions à bon marché de grands tableaux – à la hauteur d’un art qui se moque des réserves élitistes à l’égard d’une inspiration artistique trouvant ses racines dans la réalité brute.

Dès 1965, elle s’empare d’une photographie improbable, publiée dans le quotidien populaire El Tiempo, pour en faire l’icône de son tableau en aplats colorés qui annonce cette exposition : Los suicidas del Sisga (accroché aux murs du CAPC) perpétue ainsi le souvenir de ce couple formé d’un jardinier et d’une femme de ménage qu’il avait séduite, tenant ensemble un bouquet de fleurs à la main, juste avant de se suicider. Mais c’est à partir de 1967 que son parti pris des choses de la peinture mêlée inextricablement à la vie de ses concitoyens, la conduit à décider une expo « mal peinte ». « J’ai décidé alors de me débarrasser de ce qui était raffiné, de l’huile, de Vélasquez, Vermeer et des châssis de mes toiles… J’ai choisi comme support les plaques métalliques utilisées par les publicitaires et la peinture acrylique pour dire le monde du peuple », déclare-t-elle sans sourciller.

Elle continue à nous guider à travers ses œuvres, en commentant ce meuble vestiaire trouvé chez son père et « emprunté » pour insérer à l’endroit de la glace initiale un portrait de sa Joconde à elle. A ses côtés, un lit avec sa radio intégrée à la tête, objet éminemment populaire trouvé à la brocante, devient le support d’un email sur plaque de métal représentant La muerte del pecador. Plus loin, c’est une table chinée qui devient le cadre d’un email sur plaque de métal, Naturaleza mesa viva. A chaque support, le même trait apparemment naïf et débordant de vitalité colorée contenue. Tables de nuit et autres objets comme un tambour deviennent encore les supports détournés de ses productions iconographiques.

Puis, nous nous retrouvons nez à nez face à cet immense acrylique sur toile – « mal peint pour représenter la peinture sous-développée pour les pays sous-développés » (dixit l’artiste) – intitulé Telón de la móvil y cambiante naturaleza dans lequel on reconnaît Le déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet, dont l‘original fit scandale en 1863, mais dont la très libre inspiration constitue ici un autre « scandale » aux yeux des nouveaux puristes.
« A partir des années 70, dit-elle toujours de sa voix claire, je me suis intéressée à la politique. La Colombie s’était dotée d’un Président exubérant aimant se donner continuellement en spectacle. Sous son règne, a été mis en place le sinistre Institut de la Sûreté, les relations avec Cuba ont été rompues et de nombreux Colombiens n’ont eu d’autre sort que de s’exiler. Lors de cérémonies officielles, il avait pris l’habitude de parader le verre à la main, avec derrière lui un rideau. Alors m’est venue l’idée de peindre cette scène répétée à l’infini sur un rideau de 130 mètres [présent au CAPC]. De même l’attaque suivie de l’incendie du Palais de Justice de Bogota par les narcotrafiquants, bien décidés à détruire leur dossier pour effacer toutes traces, m’a conduite à travailler sur des sujets graves. La guérilla, en réponse aux millions de morts causés par les pouvoirs successifs, a exécuté des millions de Colombiens sans aucune forme de procès. Mon autoportrait nu [présent au CAPC] parmi la série des femmes qui pleurent a été dicté par ces cruels événements dont la Colombie est en train de s’extraire suite aux accords de paix passés l’an dernier entre les Farc et le gouvernement ».

Artiste « transgressive » (elle préfère cette épithète à celle d’ « engagée »), elle traverse l’espace de la nef comme elle a pu traverser la moitié du dernier siècle voué aux séismes de l’Histoire. D’elle émane une détermination sans faille, une force tranquille qui force le respect. Il n’est pas exagéré de penser qu’elle fait d’ores et déjà partie – son œuvre est loin d’être close – de ces figures mondiales de l’Art comme l’est Louise Bourgeois, exposée à plusieurs reprises dans ce même Entrepôt Lainé (« entrepôt réel des denrées coloniales » transformé en Centre d’Arts Plastiques Contemporains de Bordeaux – CAPC), là où l’un des oncles de Beatriz González pratiquait il y a fort longtemps une activité commerciale.

A la question qui lui est posée de savoir comment le peuple colombien accueille aujourd’hui son art éminemment « populaire », elle répond sans ambages que lors des accrochages dans les Musées de Colombie c’est le personnel qui sert le café qui semble le plus ému par ses œuvres. A celle plus im-pertinente peut-être de savoir comment elle explique qu’une artiste « transgressive » puisse représenter la Colombie lors de cette année officielle consacrée au rapprochement entre la France et son pays, elle sort son joker… C’est l’une de ses proches qui finira par nous confier à demi-mot que si le Gouvernement colombien a « choisi » Beatriz González pour représentante, c’est sans doute plus sous la pression tacite des intellectuels et artistes de son pays que de son propre fait à lui.

Ce qui en résulte, c’est cette formidable exposition, consacrée à une artiste et pédagogue hors norme, dont la commissaire n’est autre que la Franco-Colombienne María Inés Rodríguez, directrice du CAPC. Secondée pleinement pour son architecture par Terence Gower & Estudio Beatriz González, elle réalise là un événement qui fera sans nul doute date dans l’histoire du Musée d’Art Contemporain de Bordeaux.

Yves Kafka

Une exposition du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, Madrid et du KW Institute for Contemporary Art, Berlin.

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