HAMISH PIRIE, « GOATS » : DE LA CONSOLATION DES BREBIS…

Londres, correspondance.
« Goats » – texte de Liwaa Yazji – mise en scène par Hamish Pirie – Royal Court Theatre, Londres – Jusqu’au 30 décembre 2017.

La guerre qui ravage son pays et la jeunesse, des brebis offertes aux familles comme autant d’offrandes compensatoires de la perte des jeunes hommes, morts pour la mère patrie et élevés au rang de martyrs dans les familles syriennes, sont l’objet de la pièce de l’auteure et poète Liwaa Yazji, mise en scène par Hamish Pirie, donnée au Royal Court Theatre en ce moment.

Ce qui est délicat avec Goats c’est qu’elle touche au théâtre de l’horreur syrienne : une perte inepte de jeunes hommes arrachés à leurs familles et livrés en pâture aux vicissitudes et exactions de la guerre, l’absurdité des médias et le mensonge permanent aussi bien en Syrie qu’en Occident, qui ferme les yeux ou les détourne. Ainsi, la pièce file la métaphore jusqu’à la lie : six brebis, en chair et en os et les unes aussi attendrissantes que les autres, investissent le plateau volant les regards des spectateur et la vedette aux humains ; or, cet animal dévore tout ce qu’on lui donne, nous dit-on, et d’ailleurs même les accessoires du plateau, à l’image des personnages de la pièce, brisés par la guerre, asservis à la propagande pour la plupart mais aussi à l’image du spectateur, occidental, davantage happé par l’attendrissant bétail que par la pièce en elle-même et le sort malheureux des Syriens. En ce sens, la pièce est réussie mais non pas sans doute sur la forme, l’acuité ou encore l’émotion transmise.

Une pièce au propos nécessaire et courageux donc, mais qui malheureusement ne fonctionne que partiellement. Ainsi, l’intrigue, trop longuement présentée, dessert la première partie où l’abondance de moyens techniques et scénographiques (qui à l’entrée semblaient plutôt réjouissants) amoindrissent la force du propos. Du rose fuchsia agressif des murs, lors des funérailles, aux caméras du journal télé, braquées sur les villageois, dont les répliques sont inscrites sur le script de la journaliste, en passant par les écrans télévisés assénant et intimant la joie d’être d’une famille de « martyrs » rassemblées autour de cercueils au kitsch oriental outrancé le spectateur ne sait où donner de la tête tout en éprouvant un haut-le-cœur.

Cérémonie funéraire est interrompue par un Abu Firas, enseignant et père d’un des disparus, qui demande instamment la preuve qu’il s’agit de son fils dans le cercueil, interrompant le flot tranquille de la propagande. Cependant l’émotion, évidente, ne transparaît pas dans cette première partie qui semble forcée et peine étrangement à toucher son public. La profusion de scènes inutiles aux dialogues peu resserrés, décousus, traînent en longueur sans parvenir à offrir, l’intensité de l’impuissance des individus, de l’horreur ressentis par les différents personnages face à cette guerre et l’aberration de la perte d’un enfant dont la consolation réside dans une brebis. À l’image de ce trop plein scénique, un trop plein narratif sature donc l’intrigue.

Quelques scènes se détachent cependant de l’ensemble et l’intensité dramatique affleure alors : le retour du fils violentant femme enceinte et mère, la première pour se laisser manipuler par l’État et l’avoir enjoint à se sacrifier en « martyr » contre l’ennemi terroriste sur le champ de bataille. Le plateau est étrangement parsemée de réfrigérateurs et les jeunes soldats comparés à du bétail. Scène intense où la rage s’emmêle à l’impuissance et l’horreur du récit du champ de bataille.

Les moments de fulgurances alternent avec d’autres plus ternes dans la seconde partie qui, il faut le reconnaître, elle, gagne en puissance.

Pièce sur la perte, ​​​​​​ la guerre, la manipulation des pouvoirs et des médias, le contrôle, la terreur, l’impossibilité de dire et l’instinct grégaire, le spectateur quitte la salle partagé entre l’importance de la réflexion que Goats offre et l’exécution très inégale tant dramaturgiquement que scénographiquement.
D’autant plus regrettable que Goats, semble-t-il, possède malgré tout de quoi nous frapper en plein coeur et qu’il semble urgent et nécessaire d’user du théâtre pour dénoncer la belligérance et les atrocités commises en Syrie.

Delphine Leroux
à Londres

https://royalcourttheatre.com/whats-on/goats/
Au Royal Court Theatre jusqu’au 30 décembre 2017

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