« TRISTESSE ET JOIE DANS LA VIE DES GIRAFES », ROAD-MOVIE INITIATIQUE

« Tristesse et joie dans la vie des girafes » – texte Tiago Rodrigues, – mise en scène Thomas Quillardet – TnBA, Bordeaux, du 5 au 8 février 2019.

« Nous resterons seules pour recommencer notre vie. Il faut vivre… Il faut vivre… », déclarait Macha, l’une des « Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov, auteur avec lequel Tiago Rodrigues – metteur en scène, acteur, directeur du Théâtre de Lisbonne et, présentement, auteur de cette proposition originale mise en scène par Thomas Quillardet – entretient des correspondances secrètes. Sauf que Moscou, fantasmé par les personnages du dramaturge russe comme le lieu où ils pourraient échapper à l’ennui des datchas provinciales tombant en ruine, est remplacé ici par Lisbonne au lendemain de la crise des subprimes de 2007 qui mit, entre autres, son pays le Portugal exsangue. Quant au protagoniste de ce road-movie initiatique, c’est une enfant dénommée Girafe en fonction d’un corps géant pour son âge et d’un esprit non moins développé, qui, privée de l’appui de sa mère dont la robe suspendue à un cintre signe la disparition, va parcourir l’itinéraire mouvementé mais ô combien tonique et réjouissant la conduisant à pouvoir affronter seule l’existence : « Il faut vivre ! ». Un sujet qui, s’il s’adresse à un « public à partir de dix ans », est de nature à mobiliser tout l’intérêt d’adultes prêts à affronter eux aussi avec humour les vérités enfouies.

« Un enfant est la version minimale d’une personne » déclare lucidement Girafe du haut de ses neuf ans, un mois et douze jours, bien décidée à fuguer avec son ours Judy Garland (lui il aurait préféré s’appeler Spartacus Tchekhov, mais sur ce point il n’a pas eu droit au chapitre, l’ourson en peluche) afin de trouver les sous nécessaires à la réception de Discovery Chanel. Et en quoi est-ce si vital cet abonnement que « l’homme qui est son père », acteur au chômage citant souvent Tchekhov, ne peut plus payer seul, la maman écrivain étant rayée du royaume des vivants ? Un exposé sur les girafes – que justement Girafe (!) s’apprête à réaliser ; on est toujours pris peu ou prou par le retour du signifiant – nécessite l’accès impérieux à la chaîne télévisuelle proposant des reportages sur les mammifères ongulés ruminants de la savane. Ainsi l’exposé intitulé « Tristesse et joie dans la vie des girafes », demandé par « l’école où les élèves absorbent l’éducation », fournit-il là, à plus d’un titre, l’argument de départ.

D’emblée, les niveaux et les lieux d’énonciation sont redoublés créant une complexité susceptible d’égarer au prime abord un très jeune public mais aussi de le sensibiliser grandement à la complexité de la langue qui dit la vie « tout simplement ». Ainsi Girafe, dans le droit fil de la forme de l’exposé à construire, sera l’énonciatrice des scènes qu’elle décrit ou raconte mais aussi l’un des personnages dialoguant avec les autres au hasard de ses déambulations dans les rues de Lisbonne. Le goût des mots, qui lui vient de sa mère avec laquelle elle jouait sous forme de post-it renvoyant dans le dictionnaire à des termes constituant en les assemblant des phrases, amène la toute jeune fille à produire sans cesse des définitions, lesquelles, au-delà de leur apparente naïveté, déconstruisent la réalité pour mieux, à hauteur d’enfant, la donner à voir. Ainsi « Une maison est une construction dans laquelle les personnes fabriquent des repas pour s’alimenter, du sommeil pour se reposer, des baisers pour s’aimer, des discussions pour se disputer, des plaisanteries pour s’amuser. (…) La télévision, c’est regarder quelque chose qui n’est pas réellement dans son champ de vision. (…) Les ascendants qui sont encore en vie doivent fabriquer du travail pour mériter de l’argent et l’échanger contre une télévision câblée. Une personne de type adulte qui ne fabrique pas du travail s’appelle un chômeur. (…) La mort d’un ascendant peut signifier la fin de Discovery Channel ».

Même richesse de points de vue dans la couleur du langage produit par les personnages croisés dans la fugue. Le vieux – ainsi nommé – au ton désabusé et âpre de celui qui en est réduit à manger des soupes en sachet sous l’effet de la crise, le banquier gros comme une baudruche et aux circonlocutions « ensucrées », Panthère soupçonné avoir trempé dans des affaires aux incises louches, Pedro Passos Coelho premier ministre du Portugal au phrasé assuré, Tchékhov la réincarnation du père rêvé aux envolées poétiques, et l’inénarrable Judy Garland le doudou ours ami imaginaire au verbe – très – fleuri, qui l’accompagne de bout en bout, vont produire tour à tour leur propre langue marquée par les signes caractéristiques tant de leur appartenance sociale que de leur rapport au monde. Et comme « tout est langage », au théâtre et ailleurs, les habits dont ils se revêtent ont la coloration de ce qu’ils sont, ainsi du pyjama-doudou de l’ourson devenu vivant, du scaphandre gonflable de l’omnipotent banquier impotent, du costume gris et cravate stricte de l’important premier ministre ou encore des couleurs vives portées par Girafe.

Quant à la scénographie, elle fait le choix de la simplicité pour introduire dans le monde ludique de Girafe où les limites entre rêve et réalité sont mouvantes comme l’est son rapport au monde qui lui échappe et qu’elle entend bien s’approprier en se jouant de ses frontières. Une immense toile de tente devient successivement maison, montagne ou ciel, une autre toile devient distributeur automatique bancaire avec ses touches géantes imprimées et bruits à l’appui comme ces jouets proposés par « Oxybul éveil et jeux », des plantes artificielles deviennent forêt vierge ou épée de Spartacus l’ourson en furie, un fauteuil gonflable se transforme en canoë où Tchekhov « rame » pour rappeler en boucle à Girafe que « tout va bien se passer, le verre est à moitié plein ».

De « ce jour-là précéda le jour où j’ai grandi », au « ça c’est la fin du jour où j’ai grandi », Girafe explore résolument le chemin qu’elle parcourt en tous « sens » lui permettant d’affronter l’absence, non celle de la télévision et de Discovery Chanel – ça c’était son « pré-texte » – mais celle à jamais béante laissée par la disparition de sa mère qui, comme pour marquer le changement opéré en elle, ne lui apparaît plus. Quant à son fidèle complice – l’ours doudou au parler émaillé de tout ce qu’un enfant n’est pas directement autorisé à dire – il suit le destin programmé par la croissance de sa maîtresse, il lui faut mourir le plus joyeusement qui soit. La mort d’un doudou peut signifier l’aboutissement des roads-movies de l’enfance… « Putain de bordel de merde. Pardon. Je n’avais pas pensé à ça » s’écrie Judy Garland alias Spartacus Tchekhov de son vrai nom Doudou, avant de disparaître, sa mission terminée.

Très beau conte initiatique qui, au-delà de sa gravité et de ses saillies réjouissantes, transmet finement une expérience à forte intensité émotionnelle propre à toucher indistinctement le public enchanté par tant de fantaisie créative.

Yves Kafka

Photos Pierre Grobois.

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