ULLA VAN BRANDENBURG, « L’HIER DE DEMAIN », MRAC SERIGNAN

Ulla von Brandenburg. « L’hier de demain » – Commissariat : Sandra Patron – MRAC, Musée régional d’art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée, Sérignan (34) – 17 février 2019 – 02 juin 2019.

À travers une grande diversité de médiums (installations, films, dessins, peintures murales, découpages, sculptures, praticables), Ulla von Brandenburg développe une forme d’art total profondément inspirée par le théâtre et ses conventions. Revisitant certains aspects de la culture de la fin du XIXe – début du XXe siècle, nourrie de littérature, de psychanalyse mais aussi d’hypnose, de magie et de spiritisme, l’artiste explore la dimension illusionniste des images. Elle y interroge les rapports entre réalité et illusion, authenticité et simulation, autant d’éléments qui agissent comme métaphores de notre relation aux autres. Plongeant dans une imagerie des débuts de la modernité pour mieux interroger notre monde actuel, son travail utilise les motifs récurrents du théâtre (rideaux, accessoires, costumes, gradins, chapiteaux) dans des mises en scène qui s’élaborent en fonction des espaces d’exposition.

Dans ses installations, le public est souvent amené à franchir des seuils matérialisés par des rideaux, qui, à l’image d’une ouverture au théâtre, marquent l’entrée dans l’imaginaire. La présence continue d’accessoires liés aux coulisses (cordes, poulies) laisse à deviner que l’illusion relève d’une construction sociale et historique. La récurrence du textile met à jour l’intérêt de l’artiste pour ce matériau transportable et modulable, qui circule, s’échange et se métamorphose au fil des époques et des communautés qui le produisent. Souvent en noir et blanc, volontiers énigmatiques, les films de l’artiste sont au coeur de sa pratique et renvoient au théâtre filmé, une forme de proto-cinéma, réalisé sans montage et privilégiant l’écriture automatique comme mode opératoire.

L’hier de demain, son exposition au Mrac, nous entraîne dans une mise en scène proliférante à l’échelle du lieu ; ouverture de rideau dès l’entrée de l’exposition avec une installation qui transforme radicalement les espaces du musée. Le visiteur est invité à pénétrer dans six chambres colorées composées de rideaux de couleurs monochromes qui viennent habiter les murs et se substituer à eux. Inspirés des musées du XIXe qui préféraient les murs colorés au white cube pour mettre en valeur les oeuvres, ces textiles portent la marque fantomatique de tableaux que l’on aurait mystérieusement retirés. Rien au mur donc, rien qui ne saurait affirmer l’autorité de l’artiste ou celle de l’institution muséale. Au sol, l’artiste agence un ensemble hétérogène de films, dessins et sculptures mais également d’objets-talismans issus de son archive personnelle (livres, cartes postales, objets). Cette collection, c’est celle de l’artiste mais c’est aussi un peu la nôtre, tant elle manipule une mémoire affective qui a paramétré le regard collectif que nous portons sur les choses. Tous ces éléments s’enchevêtrent, se renvoient les uns aux autres pour former un monde flottant qui semble en attente d’une activation à venir. Les dessins de l’artiste, aquarelles à la douceur mélancolique qui se répandent en coulures colorées, renvoient à ce grand théâtre qu’est la vie, en cartographiant des communautés que l’artiste affectionne particulièrement (animaux, personnages du cirque, femmes célèbres). Les films muets, projetés à même les tentures, présentent des architectures domestiques dans lesquels se déploient des collections étranges. À mi-chemin entre le musée fictif, le laboratoire de formes et l’archive à activer, cette installation entretient un trouble quant au statut des objets présentés, mais rend également indéterminée la temporalité dans laquelle ils évoluent et se déploient.

Dans la salle suivante, l’installation Eigenschatten (littéralement « ombre propre ») propose un ensemble d’accessoires suspendus à des portants comme ceux que l’on trouve dans les coulisses des théâtres. La forme simple de ces objets (bâtons, cordes, cerceaux, costume de berger) renvoie à des déclinaisons formelles géométriques (le cercle, le cylindre, le triangle), et le costume au protagoniste d’un spectacle à imaginer. Au mur, six tentures portent l’empreinte de ces objets de manière fantomatique. Obtenues par décoloration à la chlorine – qui rappelle la technique du photogramme – ces ombres prennent la forme d’images imprimées flottant de manière irréelle, la matérialité de l’objet étant rendue par celle du tissu.

Pour conclure l’exposition, l’artiste présente un de ses derniers films : C, Ü, I, T, H, E, A, K, O, G, N, B, D, F, R, M, P, L. Au théâtre, on appelle ça le final, cette convention qui promet l’apothéose du spectacle, et il est peu dire que ce film répond à cette injonction. Réalisé en 2017, il déploie une suite de pièces en tissu d’origine inconnue, semblables à des robes ou à des voiles. La caméra avance à mesure que s’ouvrent les pans de textile, comme écartés par un corps que l’on devine sans jamais le voir. La présence du corps est suggérée par le mouvement presque fantomatique des tissus mais également par une voix cristalline, qui chante en répétant sans cesse ces lettres, formant ainsi un poème de la polonaise Wislawa Szymborska. Lyrique et mystérieux, le film clôt en majesté cette exposition dont le titre semble suggérer que la survivance des formes et des images, l’hier dont il est question, nous constitue individuellement et collectivement, et résonne dans notre monde contemporain.

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