« DES PANIERS POUR LES SOURDS »… ET DES IMAGES PLEIN LES YEUX

« Des paniers pour les sourds » inspiré de l’oeuvre poétique de Paul Vincensini, conception et mise en scène Aurore Cailleret, interprétation Lolita Barozzi et Aurore Cailleret, Laboratoire marionnetique Le Liquidambar, Dôme de Talence (33) vendredi 8 février 2019.

« Je n’ai jamais revu cet enfant silencieux / qui se lavait les yeux / La nuit / Dans les rivières / (…) Il est près de la mer / Il s’est crevé les yeux / Il sort la nuit dans les clairières / Et tisse avec ses paupières / Des paniers pour les sourds ». Touchée par la grâce de ces vers porteurs d’une sensibilité à fleur de peau que l’on doit à Paul Vincensini, l’un des fondateurs de la Maison de la Poésie d’Avignon, Aurore Cailleret a conçu, mis en scène et scénographié un objet artistique des plus troublants. Elle a su créer, au travers du personnage au crâne troué, incarné par une fascinante marionnette animée tour à tour par les quatre mains de marionnettistes (elle et sa complice Lolita Barozzi) souvent plongées dans l’ombre, parfois à vue, une forme qui libère – comme on le dit d’un parfum – des images subtiles et enivrantes propres à faire vaciller les frontières entre monde réel et monde rêvé. Ainsi, aspiré par la puissance attractive de ce théâtre essentiellement visuel où la parole n’est plus de mise, le spectateur devient sous l’effet hypnotique d’un curieux transfert cet homme à la mémoire éclatée qui tente devant nous de recomposer un passé lui échappant par le trou de son crâne.

« La mémoire », ce fabuleux tableau de René Magritte représentant une tête de femme en marbre, les yeux clos et une tache de sang trouant son visage à hauteur d’œil, s’invite à la nôtre mémoire en découvrant le visage buriné dans l’argile et la cire d’abeille de cet homme-marionnette assis mélancoliquement sur un cube, soulevant mécaniquement de sa main droite une bouteille afin de la porter machinalement à ses lèvres comme pour déjouer l’irrépressible pression qui se joue en lui. Mais que se passe-t-il « réellement » dans la tête de l’homme livré aux pensées qui frappent si ostensiblement à la porte de sa mémoire saturée que son visage en est à son tour troué ? Cerné dans le halo de lumière qui l’isole sur la grande scène du Dôme, il n’a plus le choix : « ça » tempête si fort en lui qu’il devra cette fois-ci laisser libre cours à ce à quoi jusque-là, à grand renfort de contrôle, il tentait d’intimer le silence qui sied aux renoncements douloureusement ravalés. Dès lors, épaulé par les quatre mains des marionnettistes soulevant le couvercle et lui injectant par capillarité l’ordre de rébellion de nature à l’extraire de la passivité morbide qui l’engluait, il va se mettre à vivre. Le cube, boîte de Pandore de sa mémoire contrainte, va grand s’ouvrir laissant apparaître les avatars de ses rêves réunis tous dans le même visage démultiplié, le sien.

Flottant en lévitation au-dessus de ses pensées vagabondes, chutant durement au sol et nourri alors de l’énergie puisée dans les images oniriques, il va prudemment tâter le cube emprisonnant ses aspirations fossilisées pour trouver l’audace d’y enfoncer le pied. Du trou ainsi ménagé dans l’une des faces, l’évasion sera rendue possible mais il faudra encore l’injonction des mains extérieures pour l’en extraire et le tirer par les épaules « en dehors de lui ». Là, sa marionnette apparaît avec une tête géante, contemplant l’autre d’elle-même, avachie sur son cube et ayant perdu sa tête. Le dédoublement opéré, l’espace est désormais ouvert pour que les vies enfouies se révèlent librement.

Tombant des cintres, un micro d’où s’échappent les bruits d’un combat enregistré fournit l’ambiance sonore aux métamorphoses à l’œuvre. Lui, paraît réfléchir, se prenant la tête dans les mains, écrivain de sa propre existence, il semble confronté aux affres de l’écriture face à une feuille blanche qu’il triture en tous sens, exalté, déprimé, provisoirement vaincu. Tenté de rejoindre son ancienne condition, le pauvre visage dubitatif de l’homme assigné à la prison du cube, contemple son avatar géant se faire magistralement applaudir. Rêve de gloire qui en engendre en cascade un autre. Une diva, drapée dans une longue robe noire dénudant ses fragiles épaules nues, un collier rivière de diamants autour du cou, est courtisée par un autre lui-même à nœud papillon qui la couvre de baisers charnels avant de la mettre à nu (écho du titre « La Mariée mise à nu par ses célibataires » de Marcel Duchamp). Mais voulant s’enfuir avec elle, le corps de la cantatrice tentatrice se brise en plusieurs morceaux comme si les rêves les plus fous n’étaient jamais certains, justifiant l’immuable retour de la marionnette dans le cube.

Mais, lorsque le processus émancipateur a été enclenché, rien ne peut l’endiguer… Alors que derrière la marionnette géante, un nid d’avatars – figures réifiées de ces aspirations secrètes -scintillent dans un halo de lumière, lui s’avance vers le bord de scène, sautant et tressautant au rythme endiablé de la musique. Emporté par cette frénésie joyeuse qui lui donne littéralement des ailes, il s’envole affranchi de toute pesanteur… avant de disparaître, repris par l’ombre.

Grand corps disloqué, il aura encore besoin des interventions « à vue » des marionnettistes -faisant corps avec lui – pour recouvrer pleinement la stature réunifiée de l’homme-marionnette accueillant, au terme de son cheminement, ses désirs lumineux arrachés à l’ombre.

Mais qui manipule qui dans cette histoire muette répandant en nous des frissons d’échos sonores ?… Qu’arriverait-il si, un seul instant, les marionnettistes oubliaient de donner vie à leur marionnette, entraînant sur le champ sa mort immédiate ? A contrario, qu’adviendrait-il des manipulatrices si leur créature les délaissait pour sombrer dans l’apathie ? De même que les corps et visages de la marionnette et de ses avatars révèlent la multiplicité des identités potentielles que la créature – supposée inerte – renferme au creux d’elle-même, les deux manipulatrices « s’inventent » des vies prolongées en se mettant au service de leur création. Ce faisant et en retour, c’est elle – leur création – qui les met au monde, réalisant sous nos yeux une épiphanie insoupçonnable. De cette symbiose parfaite entre l’animé et l’inanimé aux frontières fluctuantes naît le sentiment de l’inquiétante étrangeté amenant à son tour le spectateur, précipité au cœur de cette alchimie, à être aspiré lui aussi loin des pesanteurs qui l’assignent à une place « forcément » réductrice.

Composés de tout ce qui peut faire « sens », rêves inaboutis qui trouent notre mémoire et cicatrices à jamais refermées dont le sang s’écoule, nous aspirons à sortir de la gangue pour laisser libre cours à notre mémoire recomposée. L’homme-marionnette, confondu dans la même entité avec ses deux complices, se fait passeur « éclairé » de ce désir inassouvi. En cela, cette nouvelle création délicieusement exigeante du Liquidambar – où forme plastique et ambiance sonore et lumineuse participent du même univers poétique que celui de la poésie de Paul Vincensini, son inspirateur – se donne à vivre comme une expérience régénératrice à savourer entre silences et contemplations, en s’abandonnant corps et âme au vertige suscité par la vision kaléidoscopique d’une existence (re)mise en jeu.

Yves Kafka

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