« ROI DU SILENCE » : LES BLEUS AU COEUR

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« Roi du silence » – de et par Geoffrey Rouge – Carrassat – Les Déchargeurs, Paris – Jusqu’au 22 février 2020.

Avec « Conseil de classe », on avait signalé dès ses débuts dans le OFF d’Avignon le talent d’écriture et d’interprétation de Geoffrey Rouge – Carrassat. Avec son nouvel opus « Roi du silence », il signe le second volet d’une introspection ici encore plus personnelle – du moins on l’imagine – et, de fait, plus élaborée dans l’écriture comme dans le jeu.

Imaginez la scène : une grande table de salle à manger comme on en voit chez nos grands-parents, d’un bois douteux, fait d’impressions et de veines claires et sombres, une grande gerbe de roses blanches et, au bout cette table, toutes rallonges dehors, comme un interminable chemin de vie, une urne, de celle qu’on utilise pour les crémations… Le décor est planté et on sait qu’on ne va pas rire…

Se prépare un grand moment d’introspection, de révélations de l’auteur qui n’est autre que Geoffrey Rouge – Carrassat.

Un découpage habile mêle les époques. Il donne assez de matière au comédien pour montrer l’étendue de son registre… et tout tient dans ces passages qui vont de la confidence à l’incarnation… Tantôt fils homosexuel, tantôt mère, tantôt amant d’un voisin ambigu, Geoffrey Rouge – Carrassat sait apporter une grande finesse à une situation, peu ou prou, commune à de nombreux gays dans le monde…

En associant le deuil et les révélations d’un roi incontesté du silence – ce n’est pas pour rien que ce qui est appelé coming out maintenant se disait « sortir du placard » – la pièce passe d’un registre biographique où elle aurait pu rester à une problématique universelle, celle de la vérité sur une sexualité honteuse, notamment dans les couches populaires, a fortiori émigrée, comme c’est le cas ici.

Comme pour son premier travail sur les relations houleuses entre un professeur manifestement efféminé, au bout du rouleau, dans une classe faite d’enfants sans limites, Geoffrey Rouge – Carrassat avec « Roi du silence » tisse les soubresauts d’un être qui se construit seul, qui reste seul et qui vit l’essentiel de son existence dans un imaginaire tendu qu’il retrace ici avec une sensibilité certaine, qui touche.

Si dans « Conseil de classe », le jeu était vite hystérique, ici, le comédien a pris de la bouteille, de l’assurance et, bien qu’il conserve cette silhouette gracile et androgyne qui apporte toute la crédibilité au personnage, il aborde les choses avec plus de variations, plus de subtilités et les efforts sont payants car il nous mène vers le tréfonds de son être et de l’âme de l’auteur. Le texte aussi passe un cap avec des fulgurances poétiques qui apportent beaucoup de profondeur à ce qui aurait pu rester une histoire banale… on sent que l’auteur a une capacité certaine à dépasser l’énumération d’anecdotes et pousse assez loin certaines histoires auxquelles il adjoint un puissant sens de la métaphore sans tomber dans la poésie à outrance, un juste équilibre qui promet si l’auteur persiste…

La force aussi de ce spectacle c’est que dans un très petit espace comme à Avignon, le personnage vit et nous embarque. Les lumières sont justes, les astuces de scénographie sobres et minimalistes permettent ce chemin tout autour de la vie de cet être, finalement très fort mentalement, que nous donne à voir le comédien-auteur qui tient une belle veine… qu’il faut aller scruter au théâtre des Déchargeurs.

Emmanuel Serafini

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