LES GRANDS ENTRETIENS D’INFERNO : ANGELICA LIDDELL

LES GRANDS ENTRETIENS D’INFERNO : ANGELICA LIDDELL, ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA?.

Angélica Liddell revenait en 2016 au Festival d’Avignon pour la 4e fois, avec une pièce de théâtre entre tabou, loi divine et cannibalisme. Nous l’avions rencontrée juste avant le début du festival, alors qu’elle s’apprêtait à donner ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA?. Nous republions cet entretien exceptionnel, qui n’avait été publié jusqu’alors que dans le Hors-Série « Avignon » de la revue papier.

Cette année-là encore la performeuse et dramaturge espagnole avait choisi d’exposer sa chair, son sang à la démence. L’auteure met en avant sur scène des conflits éternels et la plupart du temps universels comme le besoin de solitude et d’amour. Pour se mettre un peu dans le bain de ce ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA? qui nous réserve des émotions extrêmes dont le cannibalisme et la poésie d’Angélica Liddell ont le secret, on peut citer quelques phrases célestes et déchirantes issues de  » La Fiancée du Fossoyeur « , l’une de ses plus récentes œuvres en date : « Si j’avais la faculté d’avaler des personnes vivantes, de leur triturer les os une fois qu’elles sont à l’intérieur de moi, puis de les recracher encore vivantes, accablées par la douleur… Si j’avais cette faculté, cette nuit j’entrerais dans certaines maisons et j’arracherais les gens à leurs lits tout propres. Ainsi je pourrais dormir plus tranquillement dans mon lit sale. »

Inferno : Que représente le sang dans votre théâtre et votre écriture, a-t-il un lien avec l’amour ?
Angélica Liddell : Le sang est la plus haute expression du sacrifice, il est offrande et transgression contre la loi de la vie. Pourtant, il est inévitablement uni à l’amour, à un dieu, à une idole, à un homme, à l’invisible, et évidemment au rite.

L’amour dont vous parlez sans cesse et qui irrigue votre pensée du monde, comme l’illustrent
les premières phrases de  » Épître de saint Paul aux Corinthiens « , peut-il être réalisable avec la même
intensité et soif d’absolu dans la vie ?
L’amour peut atteindre l’absolu mais uniquement dans un profond déchirement avec la vie.

L’amour est-il pour vous une question de vie ou de mort ?
L’amour est seulement une question de mort, et non de vie. L’amour est ce tremblement qui ne vient pas de la conscience mais de l’irrationnel, il donne lieu à la violence qui nous met en contact avec nos émotions. L’amour, et par extension la passion érotique, est seulement une question de mort, dans la mesure où les interdits fondamentaux, depuis la première sculpture paléolithique que nous connaissons, s’appliquent au sexe et à la mort. Et c’est précisément la loi qui fait du sexe et de l’amour quelque chose de sacré.

Dans le spectacle ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA? vous abordez le thème du cannibalisme… Selon vous, qu’est-ce qui pousse un individu à avaler un autre individu, comment le cannibale peut-il perdre sa faculté à éprouver de l’empathie pour autrui, est-ce seulement une affaire de faim irrépressible qui pousse un être à commettre un acte pareil ?
La perspective de ce travail n’est pas psychologique. Je ne vais ni faire un documentaire, ni juger un cannibale à partir de la loi de l’Etat, ou à partir du fait de la civilisation ou encore d’un critère psychiatrique, mais plutôt d’un critère poétique. Pour moi le cannibalisme est ce qui nous met en relation avec l’anthropophagie des dieux, mais aussi avec le tabou et sa transgression. Ça n’a même rien à voir avec la conscience, c’est plutôt lié à quelque chose de nerveux, une crainte et un tremblement que nous ne pouvons pas identifier.
Découvrir les mécanismes mentaux de l’assassin ne m’intéresse pas. Je me situe davantage du côté de la fascination et de l’identification à l’assassin. Le crime et la poésie sont deux actes immenses de liberté absolue. Tout naît du même instinct, d’un vide primordial, d’une force originelle, d’un désir fondamental.

À votre avis quel goût a la chair humaine ?
Monsieur Sagawa dit qu’à mesure que le cadavre se décompose, la chair devient plus sucrée. Je lui fais confiance.

Quelle forme va prendre ce spectacle, la musique et la danse seront-elles présentes ?
J’ai commencé à travailler dessus à Tokyo l’été passé, c’est là-bas que j’ai rencontré des acteurs, et un danseur extraordinaire. Oui, j’aime travailler avec la musique, une musique qui révèle les émotions. Dans ce cas précis la danse et la musique sont importantes au regard de la tragédie, selon Nietzsche la tragédie naît de la joie. Il y a une pièce qui met spécialement en avant le Didon et Enée de Purcell, il y a également un parallèle entre le chant de Virgile et le chant de  » Qué haré yo con esta espada « . Par ailleurs, je ne pouvais pas me passer d’un autre assassin : Carlo Gesualdo, prince de Venosa.

Quelles sont les sources d’inspiration de ce projet ?
J’aime particulièrement travailler à partir d’une influence, à partir de l’état de trouble de l’influence, mais parfois je ne sais même plus ce qui m’a influencée, tout se perd dans le chaos de la création. Je peux tout de même dire que Wakamatsu a été très présent par exemple, Giotto et Piero della Francesca également, surtout au moment de composer l’espace. Comme pour  » Le cycle des résurrections « , je me sens protégée par Paradjanov, il ne m’abandonne pas. J’essaie de créer des gravures médiévales, et au plus profond de mon travail se trouvent Hölderlin, Nietzsche, Cioran et Mishima. L’Enéide de Virgile aussi a été un livre essentiel, j’ai laissé ma parole s’imprégner de ce chant immense. Mais au final tout disparaît dans le chaos.

Quelles émotions souhaitez-vous particulièrement partager et éprouver cette année avec le public avignonnais ?
Je veux leur rendre le mythique qui nous appartient et qui fait de nous des êtres humains, leur rendre l’effroi et l’angoisse sans lesquels il est impossible de comprendre la nature humaine. Je viens pour détruire le rationalisme, pour rendre l’âme et le sacré à son état primitif. Le rationalisme a corrompu le sacré, il a annihilé l’âme en faveur de la loi d’État et du politique. Pour cela même, nous avons besoin d’un chant qui nous rende notre âme. Enfin, comme Hypérion, je viens faire une guerre pour la nostalgie de la beauté, pour rendre la violence à travers un chant. En tant que civilisation, il ne nous reste pas d’autre solution que d’être résistant face la barbarie. Mais la violence se trouve dans le fond des moments fondamentaux de l’homme : le sexe, la reproduction, la mort. C’est la nostalgie de la tragédie qui me pousse. Je veux leur rendre la fascination que, depuis les temps archaïques, l’homme a sentie pour le sexe et la mort.

Quel est le souvenir qui vous a le plus marquée lors de vos Festivals d’Avignon ?
L’été où nous sommes venus avec  » La Casa de la Fuerza « . L’Espagne a gagné la coupe du monde de football. Ce fut une immense joie.

Propos recueillis par Quentin Margne
Traduit de l’espagnol par Laura Vazquez

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Angelica liddell is back this year at the Avignon Festival with a play between taboo, divine law and cannibalism. Once more, this year, the playwright chooses to expose her flesh, her blood to her insanity. The author shows on the stage eternal conflicts and most of the time universal ones such as the need for solitude and love. In order to be in the mood of this “Que haré yo con esta espada” that has in store, there is no doubt about it, extreme emotions among them cannibalism: in that field Angelica Liddell has the secret ; we can quote a few heavenly and heart breaking sentences from “The gravedigger’s fiancée”, one of her most recent works: « If I had the capacity to swallow living people, to grind their bones once they are inside me, and spit them back still alive, excruciated by their pain… if I had that power, this night I would get into some houses and I would grab people out of their very clean beds. This is the way I would be able to sleep more quietly in my dirty bed ».

Inferno : What does blood represent in your theater and your writing: is there a link with love?
Angelica Liddell: Blood is the greatest expression of sacrifice it is offering and transgression against the law of life. Yet it is inevitably linked to love, to a god, to an idol, to a man, to the invisible, and of course to a ritual.

Can love you talk about continuously and love that irrigates your thought about the world — as illustrated in the first  » sentences by Saint Paul to the Corinthians  » — be realized with the same intensity and crave for the absolute in life?
Love can reach the absolute but only in a deep tearing with life.

Is love a matter of life or death for you?
Love is only a matter of death, not of life. Love is this vibration that does not come from the consciousness but from the irrational; it gives way to the violence that puts us into contact with our feelings. Love and by extension erotic passion, is only a matter of death, as far as the fundamental bans, apply to sex and death, since the first Paleolithic sculpture. And that is precisely the law that makes sex and love sacred.

In the show: “Que hare yo con esta espada?” you tackle the theme of cannibalism… According to you, what induces a person to swallow another person, how does the cannibal lose his faculty to feel empathy for the other one, is it only a question of irrepressible hunger that drives a human being to commit such a gesture?
The prospect of this work is not psychological. I am not going to make either a documentary or judge a cannibal from the point of view of the law of the state or from the aspect of civilization or again from a psychiatric point of view but rather from a poetical one. For me cannibalism is what puts us in relationship with the anthropophagy of the gods, and also with the taboo and its transgression. It has nothing to do with consciousness, it is rather linked to something nervous, a fear and a shaking that we are not able to identify. I am not interested in discovering the mental mechanisms of the murderer. I consider I am rather on the aspect of fascination and identification towards the murderer. Crime and Poetry are two great acts of absolute freedom. All this is born from the same instinct, from a primordial instinct, from an original strength, from a fundamental desire.

In your opinion, what does human flesh taste like?
Mr Sagawa said that as the corpse decays the flesh becomes sweeter. I trust him.

What sort of show will it be? Will there be music and dance?
I started to work on it in Tokyo last summer: there I met actors and an extraordinary dancer. Yes, I like to work with music, a music that reveals feelings. In this precise case dance and music are important as far as tragedy is concerned; according to Nietzsche tragedy is born from joy. There is a piece that puts forward the Didon and Enée by Purcell, there is also a parallel between the song of Virgil and “Que hare yo con esta espada?”. Besides I could not do without another criminal: Carlo Gesualdo, prince of Venosa.

What are the sources of inspiration of this project?
I like to work from an influen-ce particularly, from the state of trouble of the influence, everything gets lost in the chaos of the creation. I can say, all the same, that Wakamatsu was very present for example, Giotto and Piero delle Francesca as well, especially when we had to compose the space. Like in the cycle of the resurrections, I feel protected by Paradjanov, he does not abandon me. I try to create medieval prints, and at the deepest level of my work there are Holderlin, Nietzsche, Cioran and Mishima. The Eneide by Virgil was an essential book also, I have left my speech be impregnated with that great song. But finally everything disappears in the chaos.

What feelings do you particularly wish to share with the public in Avignon?
I want to give them the mythic side that belongs to us and makes us human beings, to give them the fright and the anguish without which it is impossible to understand human nature. I am coming to destroy rationalism, to put back the soul and the sacred in its primitive place. Rationalism has corrupted what is Sacred, it has annihilated the soul in favor of the state law and the political. That is the reason why we need a song that gives us back our soul. Well, like Hyperion I am coming to make a war in favor of the nostalgia of Beauty, to convey violence through a song. As a civilization there is no alternative except being resistant when facing barbarity. But violence is at the heart of the fundamental moments of man: sex, reproduction and death. It is the nostalgia of the tragedy that drives me. I want to make them have the fascination that man has met with sex and death since archaic times.

What is your most vivid memory of the Festival d’Avignon?
The Summer when we came with “la Casa de la Fuerza”. Spain had won the football world cup. It was a tremendous joy.

Interview by Quentin Margne
Translated from the Spanish by Laura Vazquez

LA CRITIQUE : Que haré yo con esta espada ? – création festival d’Avignon 2016 – Cloître des Carmes du 7 au 13 juillet 22h.

DU SANG, DU SPERME, PLEIN LA BOUCHE DES MORTS

Que ferait-elle de cette épée ? Ceci : ce dernier opus d’Angélica Liddell, tout de fureur, de sang et de sperme… Avignon 2016 : six ans après l’éblouissant  » La Casa de la fuerza « , l’Espagnole nous revient dans le même Cloître des Carmes, semble t-il taillé à sa démesure, avec cette oeuvre colérique et charnelle, cri déchirant dans la nuit des massacres et des monstres…

J’ai ma chambre remplie d’armes et pas d’armée à qui les offrir, clame t-elle. En fait d’armes, Angélica a déjà les mots, ses mots, dont elle mitraille un public médusé, pas forcément acquis, de diatribes anti-sociales, anti-conformistes, désespérées, dépressives, noires comme la mort, toujours guerrières. La guerre, elle la veut, comme elle veut du sang, du sperme, des larmes et de la colère de Dieu. Dans son théâtre nu, cru et kitch à la fois, Angélica la guerrière convoque la longue tradition espagnole de la mort -dont Lorca disait qu’elle nourrissait l’Espagne depuis les origines- une mort qu’en Espagne l’on expose et chérit, avec laquelle on cohabite, que l’on montre au plein jour du feu solaire -bien plus que la vie, occultée dans l’ombre des maisons et des églises- une mort qui irrigue toute l’histoire, l’art militaire, la littérature et la peinture espagnoles depuis la nuit des temps, depuis la cruelle Isabelle, les inquisitions et son cortège de suppliciés, depuis ces églises construites sur les os des morts occis par les conquistadors, un cortège immémorial de morts qui s’origine dans les grottes d’Altamira (où semble t-il déjà on pratiquait le cannibalisme), perpétué jusqu’à Goya puis Guernica…

Angélica en est la fière héritère. La mort, le sang –la sangre-, qui sonne si bien avec son r roulé à l’excès dans sa bouche « ouverte aux flots de sperme et de sang », depuis le 13 novembre 2015, à Paris. La mort, grâce –gracia– à laquelle elle a réinventé l’extraordinaire épopée cannibale de Monsieur Sagawa, fascinant morceau de mort crue à mâcher sans relâche dans la bouche ourlée de mort et de sperme et de sang d’Angélica.

Que dire de ce théâtre à la fois si proche, si habité, et si pop, si distancié ? Que dire de ce rapport extraordinaire à la langue, à la mort qui l’habite au plus profond de ses entrailles comme à la légèreté écervelée de son décorum et délurée de ses images ? le Théâtre d’Angélica Liddell est un monde en soi, un nouveau monde, fait de bruit et de fureur, de beauté et de mythe, de sexe et de nudité crue, de sang et de sperme, on l’a dit. Un théâtre shakespearien, avec toute la noirceur dont celui-ci est capable, doublé de fulgurances délicieusement almodovariennes. Mais il est aussi un redoutable antidote à la dépression et au renoncement, paradoxalement.

On connaît son extraordinaire talent de performeuse née, la puissance de l’interprète et la vigueur de l’écriture. Elle en fait souvent trop, et c’est pourquoi on l’aime. Elle est excessive, kitch et espagnole jusqu’au bout des ongles et c’est pourquoi on l’aime. Comme on aime ses nudités crues, exposées à tous, sa propre chatte offerte grand ouverte sur une table d’autopsie, l’aéropage d’angéliques vierges blondes nues elles-aussi, qui vont composer des tableaux d’une beauté rare et se révéler de parfaites sorcières convulsives et ultra-sexuées… On apprécie ces clins d’oeil à la grande peinture espagnole, mais aussi à Jérôme Bosch et à ses enfers dantesques… On adhère à cette vision si espagnole de l’Enfer et d’un Dieu de souffrance qui aime à faire souffrir… On adore cette vision désespérée et sans retour semble t-il d’un monde qu’elle vomit si bien depuis son petit être torturé, nourri de mythes, de philosophie et de poésie.

Malgré ses imperfections, ses ratés, ses appoximations, ses longueurs et parfois une étrange sensation d’auto-caricature,  » Que haré yo con esta espada  » est bien un Angélica Liddell, une performance unique et identifiable entre toutes. Un moment éblouissant de poésie crue, de chair, de sang et de sexe qui perfore la nuit du théâtre avec une puissance étourdissante.

Marc Roudier

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Photo A. C. Poujoulat

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