ADRIÁN VILLAR ROJAS, « LA FIN DE L’IMAGINATION », MARIAN GOODMAN PARIS

ADRIÁN VILLAR ROJAS – La fin de l’imagination – Galerie Marian Goodman Paris – 16 Septembre – 31 Octobre 2020.

Marian Goodman présente la première grande exposition d’Adrian Villar Rojas dans son espace parisien. Il s’agit sans doute d’une des interventions les plus spectaculaires de l’histoire de sa galerie dans cette ville. L’exposition se déploie dans toutes les salles, créant une cohérence entre elles et redonnant vie à l’usage historique, essentiellement domestique, du bâtiment.

L’enquête spéculative de l’artiste sur la nature de l’imagination humaine a vu le jour pendant le confinement, alors qu’il regardait, enregistrait des milliers d’heures de contenus rendus disponibles en ligne et provenant d’enregistrements de vidéo-surveillance : des orang-outans parqués en quarantaine dans des zoos, aux algues sous-marines en passant par des données satellites de la NASA. Dans La fin de l’imagination, Villar Rojas questionne la manière dont l’épidémie de Covid-19 affecte notre époque, notre temporalité humaine, notre langage, nos systèmes de représentation. Par exemple, si le sens est une création de notre imagination, une horloge ou un calendrier n’est pas plus fantaisiste qu’une peinture de Jackson Pollock.

Les horloges et les Pollock sont tous deux subjectifs. Cependant, toutes les fabulations sont sous-tendues par un ingrédient décisif : le pouvoir. Le pouvoir de la France révolutionnaire de 1793 n’a pas été assez puissant pour imposer le calendrier décimal, nouvellement inventé par Napoléon, au reste du monde, ni même pour lui donner une durée de vie au-delà de 12 ans en France. En revanche, la richesse et l’influence des Etats Unis à l’issue de la seconde guerre mondiale ont certainement été suffisantes pour positionner l’Expressionniste abstrait en canon de l’art contemporain. Dans l’édification de son monde, qui fait écho à ces constructions passées, Villar Rojas réintroduit l’horloge et le calendrier à Paris, tels des fantômes dans une maison hantée.

A la fin des années 1990 et au début des années 2000, à l’heure où internet était encore à venir et où il était impossible d’emprunter des livres ou de les acheter car trop coûteux, les étudiants en art de la génération de Villar Rojas à Rosario en Argentine dépendaient des polycopiés (cuadernillos) composés de photocopies généralement faites à partir- non pas des livres originaux, mais d’autres photocopies, perdant ainsi toujours plus d’information d’une série de copies à l’autre. La grossièreté du grain et le noir et blanc des reproductions d’œuvres d’artistes tels que Rothko et Pollock constituaient une subversion inattendue du sujet lui-même et une forme de révolution silencieuse dans la subjectivité de ces étudiants.

Ainsi, de l’enseignement de « l’Histoire de l’art » à l’école des Beaux-arts de l’Université nationale de Rosario – qui est en fait une histoire de l’art occidentale où le récit de l’art latino-américain est quasiment absent – , ne demeure plus que les traces à peine déchiffrables d’un héritage perdu où l’imagination de ces jeunes étudiants a fini par trouver un terreau fertile pour façonner leurs propres mutants, davantage fondés sur leur imagination que sur de l’information : « c’était un peu comme si ces photocopies hurlaient : il n’existe pas de faits établis, seulement des fabulation et des spéculations ! » insiste Villar Rojas, « l’Histoire de l’art, ou plutôt les histoires d’art, sont, pour nous étudiants, à remettre en cause et à pirater ».

Ces nouveaux imaginaires disruptifs deviennent flagrants au niveau inférieur de la galerie, où Villar Rojas introduit une séquence d’œuvres murales in situ transposant des pages de reproductions provenant de ses propres polycopiés soigneusement conservés. Ces œuvres ont pris pour support des archives de la galerie composées de posters, de cartons d’invitations et d’enveloppes, qui par leur matérialité, relatent une histoire concrète des matériaux imprimés à Paris en 25 ans. Ici, les différentes strates superposées d’un héritage artistique Capitalocène semblent révéler un nouveau code génétique visuel. Ce dernier résulte de l’histoire infiniment singulière de l’éducation artistique d’un individu venant de Rosario, en Argentine, un pays inscrit dans une région que l’historien Alain Rouquie nomme le Far West.

Mais, est-ce que l’humanité vit une crise de fin des temps ou une ère de révolutions aussi rapides que la vitesse de la lumière ? Peut-être, comme en mécanique quantique, que les deux ont cours en même temps. La fin de l’imagination peut ainsi être vue comme de possibles imaginaires neufs et disruptifs, avec leurs propres conventions révolutionnaires. Dans cet état d’esprit, Villar Rojas propose un langage mutant fabuleux, pan-humain qui pourrait s’employer dans des milliers d’années comme demain. Ce système qui consiste à inscrire des marques regroupe des formes variées ainsi que différents niveaux d’association empruntés aux mécanismes d’écriture humaine actuels et anciens. Parue en premier lieu dans une publication de type bande dessinée accompagnant l’exposition personnelle de Villar Rojas Poems of Earthlings à Oude Kerk (Amsterdam, 2019), cet appareil graphique a migré à Paris puis a germé et muté en une force gentiment vandale, comme dans La Chinoise de Godard, pour devenir l’élément central de l’écosystème de La fin de l’imagination.

La fin de l’imagination comprend également une exposition d’œuvres sur papier à la Librairie Marian Goodman. Ces créations reprennent douze affiches d’exposition passées de Villar Rojas entre 2003 et 2020, qu’il a pliées, froissées ou rehaussées de pigments colorés et où le graphisme pan-humain intervient de façon majeure. Dans la narration de l’artiste, elles font figure d’affiches de propagande politique ou d’étendards, vestiges de guerres futuristes.

Adrián Villar Rojas a développé une pratique transdisciplinaire lui permettant de créer des expériences et environnements immersifs qui semblent appartenir à un perpétuel voyage dans l’espace-temps. Évoluant au fil des années vers la création de systèmes en mutation, organiques et non-organiques, basés sur la topographie, Adrián Villar Rojas invite les visiteurs à devenir les explorateurs d’un inattendu microcosme né de son imagination, où le futur, le passé, et des versions alternatives du présent interagissent telle une entité en perpétuel mouvement. Au-delà de la conception de cet univers, Villar Rojas interroge : et si nous pouvions voir et penser notre humanité avec une perspective extraterrestre, détachée et dénuée de tout préjugé et de toute morale ? Et si vous pouvions réfléchir sur nous-mêmes au bord de notre propre chemin accompli ?

Adrián Villar Rojas est né à Rosario en Argentine en 1980. Il vit et travaille de manière nomade. Parmi ses dernières expositions personnelles, on peut citer : Poems for Earthlings à la Oude Kerk, Amsterdam (2019), Sometimes you wonder, in an interconnected universe, who is dreaming who? à Tank Shanghai en Chine (2019), The Theater of Disappearance à The Geffen Contemporary au MOCA, Los Angeles (2017), NEON Foundation à l’Observatoire national d’Athènes (2017), Kunsthaus Bregenz en Autriche (2017), The Metropolitan Museum of Art à New York (2017), Rinascimento à la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, Turin (2015); Fantasma au Moderna Museet, Stockholm (2015), Today We Reboot the Planet à la Serpentine Sackler Gallery, Londres (2013) ou encore La inocencia de los animals au MoMA PS1, New York (2013).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives