« MELLIZO DOBLE », LE FLAMENCO À NU D’ISRAEL GALVÁN ET NIÑO DE ELCHE

UNE SEMAINE D’ART EN AVIGNON : « MELLIZO DOBLE » – Israel Galván et Niño de Elche – Première en France – Les 24 et 25 octobre au Théâtre Benoît XII – Deux représentations par jour.

Plateau nu, blanc, quelques instruments ordinaires d’un cantaor ordinaire -micro sur pied, carón, guitare espagnole – et ceux du bailaor -assortiment de zapatos, tambour de bois comme un tablao minuscule, cymbale, grande caisse de bois écru – et c’est à peu près tout. Scène blanche et nue, éclairée de blanc cru. Comme le public aussi, sous la lumière, pour une fois. Et les deux flamencos, en noir et blanc, et inversement, se répondant.

On pourrait croire à un récital typique comme le genre en produit habituellement. Il n’en est rien. Nous allons assister à une mise à nu systématique de la mécanique de l’Art flamenco, une introspection de ses codes et vocabulaire. Le danseur comme le musicien s’y emploient depuis toujours, l’un dans ses subtiles pièces chorégraphiques, qui ont réinventé en profondeur le Flamenco. Depuis Galván, on ne danse plus du tout de la même façon, tous les bailaores qui se respectent en ont conscience. Avec de Elche, désormais le Flamenco s’est enrichi d’une ductilité musicale riche, ouverte, éveillée. L’un et l’un sont le double parfait de l’autre, puisant dans leur virtuosité fabuleuse la matière propre à révolutionner leur art.

Mellizo doble, autrement dit, jumeau double. On notera ce bien curieux pléonasme, un tantinet dada, et qui pourtant éclaire d’emblée ce dont il s’agira : ces deux-là, Israel et Niño, parlent la même langue, ont été nourris au même lait maternel : l’Espagne éternelle, l’Art immémorial, le Flamenco vivace. Et bien vivace.

Il s’en eût fallu d’une petite voyelle, dans l’intitulé de ce nouvel opus -le a en lieu et place du e- pour que tout cela devienne limpide -mais à trop vouloir dire, on ne dit plus rien et ceux-là, nos deux jumeaux, le savent bien. Sans doute ne s’agit-il pas là d’une coïncidence : ainsi ici, l’on parlerait alors de percussion, de double percussion. Car mallizo doble, double marteau, eut dit ainsi l’essence même de leur Flamenco : la percussion des zapateados puissants du maître Galván, qui claque, tape, frotte, caresse des pieds tout ce qu’il peut trouver. Et celle, non moins puissante de l’extravagant Niño, cantaor hors-pair, musicien illuminé, qui de son phrasé percussif, encore une redondance, fait claquer l’Espagnol charnel du Flamenco et de toute une génération de flamencos, ce peuple obsédé par la mort et le chant.

Cette mort d’emblée mise en pâture dans le magnifique préambule, ode à la saveur sucrée du sang versé, à la lumière éclatante de la mort. Où il est question de l’arène, lieu à la fois réel et symbolique de la mise à mort, des toros comme des hommes. Ainsi des grands toreros convoqués dans ce poème solaire, Dominguin, Manolete, tous hommes debout devant l’injonction de la mort. Où il est question de Séville, la grande, peuplée de morts mythologiques, celles des toreros grattant le sable de La Maestranza sous le soleil blanc, celle des consquitadores ayant en leur retour enrichi la ville avec dans leurs bagages l’or volé sur des milliers de cadavres, celles de l’inquisición, celles des saints et autres martyrs que l’on célèbre voilé d’une cagoule qui se cache des vivants, ou encore celles des résistants à la férocité franquiste, incarnée dans leurs chairs asséchées par le soleil andalou… Comme bien sûr celle qui hante depuis toujours le peuple des flamencos, qu’il sait si bien pleurer ou crier dans sa poésie élémentaire, nourrie de ces coplas fulgurantes où il n’est question que d’amours trompées, de vengeance, de vendettas offertes ou subies, de douleur, d’oppression et d’injustice.

Mais tout ceci, cette belle dramaturgie arrangée sur fond de tragédie éternelle est une farce. Et c’est avec le long récitatif à blanc qu’il adresse droit comme un matador que Niño de Elche nous l’assène : le cantaor s’attache méthodiquement à sur-jouer dans le pathos, l’emphase, la surenchère quasi-mystique. Et l’ironie qui en déborde finalement est là pour nous rappeler l’extrême désinvolture du flamenco devant ses propres clichés. La mort aussi est un cliché. En même temps, le double de Niño, le sublime Galván, virevolte comme un papillon, magistral dans ses zapateados, ses escobillas et ses braceos que le cantaor commente en réponse. Un double échange qui fait éclater tous les codes de la tradición, avec un humour décalé, mi-figue mi-raisin, qu’Israel Galván manipule avec subtilité et savoir.

Ainsi de son assortiment d’accessoires, dont il a rempli la poche kangourou de son habit de danseur et qu’il sort en appui au récitant, comme d’une pauvre malle aux trésors. Ainsi de son jeu de paupières, sorti tout droit du cinéma muet, qui surligne comiquement, évoquant Buster Keaton ou Charlie Chaplin, ainsi de ses floreos gracieux et cultivés, ses claquements de doigts virtuoses, ou encore, ces onomatopées susurrées qui rythment son baile, soulignant le compás vital qui pulse celui-ci.

On est bel et bien dans la distance et le détachement avoué. On est bel et bien dans cette attitude très flamenca, une désinvolture assumée des flamencos purs et crus, car rien ici n’est indigne d’en rire, ni la vie ni la mort. Et ni même, surtout, l’art du Flamenco.

Le danseur et son double donnent là un poème chorégraphique radical et pourtant tellement humain, si proche qu’on jouit de chaque instant comme s’il était le dernier. L’un, le cantaor, par son chant a palo seco diaboliquement savant, la fluidité virtuose de son spectre vocal qui passe par tous les registres de la scansion flamenca, y introduisant ruptures de rythme, assonances, dissonances, interjections, onomatopées, la déconstruction consciencieuse de tous les palos du genre… et surtout par la maîtrise absolue du silence, un silence que seuls les grands artistes savent mettre en oeuvre. Et faire résonner d’éternité ; l’autre, le bailaor, le sait depuis toujours qui a introduit d’emblée dans son baile le silence comme la rupture. Un temps suspendu dans le ciel flamenco.

Les deux font de la démolition méthodique des codes, la mise à l’os radicale de leur art, un manifeste. Mais un manifeste distancié, empreint d’humour et d’amour, car comme on l’a vu, les flamencos aiment jouer. Jusque dans les titres surréalistes des palos : Fandango cubista, Seguiriyas carbonicas, Sevillanas sentadas… Un jeu, on vous le dit, mais un jeu vital, indispensable.

En fracassant les canons de leur art, ces jumeaux-là visent à réinventer un Flamenco « traicional » (trahitionnel), comme ils aiment à le dire. Un Flamenco débarrassé de sa gangue de la tradición pour l’emmener vers les étoiles des siècles futurs. Un travail de sape primordial qui porte loin le Flamenco, bien au-delà du grand Art. Vers la beauté pure, tout simplement.

Marc Roudier
le 24 octobre 2020

Glossaire : a palo seco : a cappella, sans accompagnement musical – baile : danse flamenca. Par opposition à la danza, qui désigne en Espagnol la danse en général – bailaor : danseur flamenco – cantaor : chanteur flamenco – carón : littéralement caisse ou caissette, à l’origine celle dont se servent les cireurs de chaussures d’Amérique latine, importée par Paco de Lucia dans les années 70 et depuis, améliorée, véritable instrument de percussion du Flamenco moderne – compás : format cyclique du rythme du chant flamenco – copla : strophe ou couplet dans la métrique du chant flamenco, désigne également par extension un poème chanté – escobilla : dans la danse flamenca, quand la série de talons-pointes dure un certain temps – flamencos : se dit du peuple flamenco, principalement gitan mais pas que, et par extension des artistes du Flamenco – floreos : les mains et les doigts du bailaor exécutent des figures très travaillées et expressives appelées ainsi – La Maestranza : les arènes de Séville – palmas : percussion faite avec les mains qui accompagne le chant, la danse ou la guitare – palos : les différents registres du Flamenco. dûment répertoriés dans le canon de l’Art du Flamenco : ainsi dans le Cante Jondo (les chants profonds du Flamenco) on distingue principalement la Siguiriya, la Soleá, les Martinete ou encore la Saeta (qui est un chant religieux) ; dans le Cante plus léger, plus festif, sans le pathos des précédents, les chants de fête ou de mariages, dits Cante Chico, les Bulerias, très énergiques, les Farrucas, les Fandangos (importés d’Amérique latine), ou encore les Sevillanas. A noter que l’on dit por siguiriya, ou por soleá par exemple, pour désigner lesdits chants – tablao : à l’origine le plancher sur lequel évoluent depuis le XIXe siècle les bailaores du Flamenco. Désigne également par extension les cabarets flamencos. – zapateado : claquement des pointes et des talons dans la danse flamenca – zapatos : chaussures, littéralement. Les zapatos de baile sont les chaussures du bailaor flamenco, ferrées sous les semelles, les pointes et les talons, de manière à percuter le sol du tablao.

Images copyright Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon 2020

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