« ICONES ». LUCINDA CHILDS & ALESSANDRO SCIARRONI : IL ÉTAIT UNE FOIS L’AMÉRIQUE !

ICONES, Un programme du Ballet de l’Opéra de Lyon : Lucinda Childs – Dance / Alessandro Sciarroni – HØPE – du 5 au 10 septembre 2026 – Opéra de Lyon.

IL ETAIT UNE FOIS L’AMERIQUE !

Pour une fois, la rentrée chorégraphique lyonnaise ne passe pas par la Biennale de la danse, mais, tout simplement, par le Ballet de l’Opéra qui nous transporte d’un coup en Amérique. 

Au programme : d’une part l’iconique Dance de Lucinda Childs – Lion d’or à Venise, dont on vous avait déjà touché deux mots ici. Pour sa création en 1979, la chorégraphe rassemblait autour d’elle rien de moins que Philip Glass à la musique et Sol LeWitt au film, excusez du peu ! D’autre part, le nouveau directeur Cédric Andrieux – ancien danseur du Ballet de Lyon passé chez Merce Cunningham – a passé commande au génial et sensible Alessandro Sciarroni de HØPE, un complément de programme chorégraphique particulièrement bienvenu.

Il n’est point besoin d’épiloguer longuement sur Dance, puisque tout ou presque a été dit sur ce ballet mythique, créé à Amsterdam en 1979 et repris la même année à la Brooklyn Academy of Music (BAM) de New York. Inutile de rappeler qu’il s’agit d’un monument de la postmoderne dance américaine, tout droit sorti des expérimentations du Judson Dance Theater. Si l’on veut comprendre et voir à quoi ressemble cette esthétique, il suffit aujourd’hui d’être à Lyon pour en faire l’expérience. En revanche, ce qu’il importe de souligner, c’est l’excellence d’exécution du Ballet de Lyon dans la reprise d’une œuvre inscrite à son répertoire depuis longtemps. Il est heureux de constater que le « duende » opère encore après des années de représentations et, forcément, de renouvellement des interprètes. Il est rare, disons-le, de trouver en France une compagnie qui sache à ce point préserver la fluidité du mouvement propre à Lucinda Childs, mais aussi à Trisha Brown ou à Merce Cunningham.

Ici, tout est légèreté. On a l’impression que c’est facile, que courir, sauter, marcher, tourner à l’infini sur la musique entêtante de Philip Glass relève de la pure traversée de plaisir. Pourtant, à y regarder de plus près, ce ne sont que comptes rigoureux, parallèles millimétrés et mouvements de bras en seconde, le tout sans quasiment aucun temps mort. 

La spécificité de ce ballet réside dans l’utilisation de l’image : un tulle en avant-scène permet de superposer une captation filmée aux mouvements réels des danseurs sur scène. À l’origine, ce film réalisé par le plasticien américain Sol LeWitt captait les interprètes de la compagnie de Lucinda Childs, avec notamment ce gros plan sur elle au début de la seconde partie. L’originalité de la version du Ballet de Lyon tient au fait qu’en 2016, une nouvelle version du film a été confiée à la réalisatrice Marie-Hélène Rebois. En refilmant les danseurs lyonnais tout en respectant à la lettre les plans originaux, elle a redonné un coup de jeune à l’ensemble. Le virtuel d’alors se conjugue ainsi avec le présent des danseurs d’aujourd’hui. 

On l’aura compris, à la chorégraphie du mouvement répond une chorégraphie de l’image. On assiste à une mise en abyme, une succession de dimensions qui trouble notre perception entre le réel dansé et le virtuel projeté. 

Les trois parties forment un tout fondé sur la répétition, tant musicale que gestuelle. L’impulsion des entrées en scène et le rebond nécessaire aux danseurs pour prendre le relais de cour à jardin relèvent d’une précision d’horloger. Cela exige une concentration extrême, mais cette mécanique parfaite nous permet d’accéder au geste initial. On contemple le spectacle comme on regarderait un tableau, acceptant de se laisser porter par l’infini des champs et contre-champs que permettent la danse et les images, tout en se délectant de la qualité de l’interprétation.

Pour compléter cette heure de pures mathématiques, le Ballet a confié à Alessandro Sciarroni une chorégraphie de trente minutes qui répond parfaitement à la première partie. 

Le chorégraphe italien plonge les 24 danseurs du Ballet de Lyon dans l’univers des cow-boys : santiags, chapeaux et foulards autour du cou sont de sortie. Après son irremplaçable et inoubliable Folk-s (2012), qui reprenait la gestuelle des danses tyroliennes en poussant les interprètes jusqu’à leurs extrêmes limites, Sciarroni se sert ici du vocabulaire des saloons pour créer des madisons, sans pour autant chercher la performance ou le spectaculaire. Sur un plateau nu, entouré de flight cases faisant office d’assises, les danseurs patientent ou discutent contre les murs de la cage de scène. Le tout se déroule sous le regard, côté cour, de l’immense image d’un enfant déguisé en soldat, tout de bleu vêtu, arme au poing. Le premier mouvement, d’une grande simplicité, commence par un solo avant de devenir duo et de se déployer collectivement.

Le défi de ce programme résidait également dans la cohabitation de la musique de Philip Glass avec celle des compositeurs Pere Jou et Aurora Bauzà, qui accompagnent HØPE. Au lieu de proposer une musique country traditionnelle – même s’il y en a, évidemment –, ils ont composé une sorte de nappe sonore qui plonge le spectateur dans un état d’attente, puis de relâchement. Point de volonté d’exploit ni de rodéo, juste le choix de laisser s’écouler le temps sans bousculer notre rêverie. 

À l’inverse de Katerina Andreou dans how romantic – présenté par la compagnie norvégienne Carte Blanche en juillet dernier au Festival d’Avignon, qui reprenait les principes d’une danse de salon exécutée jusqu’à l’épuisement à la manière du film On achève bien les chevaux de Sydney Pollack –, Alessandro Sciarroni propose une vision moins hystérique des États-Unis, laissant s’installer une forme de langueur. 

En regardant les danseurs, on se dit là aussi que l’exercice semble facile et évident. Pourtant, lorsqu’un interprète en chemise sombre se retourne, on aperçoit, presque par inadvertance, les marques de son dos trempé de sueur. On réalise alors que ces trente minutes en apparence si paisibles exigent en réalité un immense effort physique, une maîtrise du geste qui ne se voit pas mais se ressent. Le duo de chanteurs a replié les micros, les derniers danseurs stationnent un instant sous le regard de l’enfant déguisé, comme on le ferait devant une peinture et c’est déjà la fin.

Emmanuel Serafini

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Images: 1 & 2: Lucinda Childs, Dance (1979) – 3 & 4: Alessandro Sciarroni, HØPE (2026) – Photos Marc Domage – Copyright les artistes – Courtesy Opéra de lyon 2026

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