UNE TERRIBLE BEAUTE EST NEE

Le titre de la XIe Biennale de Lyon, d’après le célèbre poème de Yeats, reflète t-il vraiment la teneur de l’événement ? En tout cas, le contenu de la Biennale fait polémique, quelques jours après son ouverture.

Les choix des commissaires, la curator invitée Victoria Noorthoorn et Thierry Raspail, directeur de la Biennale et par ailleurs patron du musée saint-Pierre, ne font pas l’unanimité, loin s’en faut. Par ailleurs, la soeur jumelle de Dublin Contemporary, a choisi elle aussi la même référence à Yeats, et coïncidence, quasiment le même titre. Mais la comparaison entre les deux événements s’arrête là…

Quatre lieux dans la ville, soixante-dix-huit artistes invités, six millions d’euros, la Biennale est une grosse machine, à la communication acérée. Quatre expositions sont proposées au public de la biennale dans quatre lieux emblématiques que sont la Sucrière, la Fondation Bullukian, le musée d’Art contemporain et l’Usine Tase de Vaulx-en-Velin. Beaucoup d’artistes sont venus d’Amérique latine, ce qui déjà constitue un choix ma foi comme un autre. Pourquoi pas, en effet, même si la tendance ces dernières années à peupler les grands événements d’artistes non-occidentaux est stratégiquement peut-être payante, à l’heure d’Attac et du mondialisme bien compris, mais cet effet de mode peut lasser, surtout si, comme à Venise, les propositions « exotiques » sont souvent loin d’être à la hauteur…

La commissaire elle-même, Victoria Noorthoorn, est venue directement de Buenos Aires avec son programme inspiré par la doute et ses incertitudes de curator moderne, c’est à dire branchée sur le bruissement d’un monde nouveau qui frémit d’impatience. Beaucoup de questionnements, mais aussi beaucoup d’action, d’énergie sans pathos (ou presque) dans le travail de ses invités qui révèlent quelques belles surprises.

Curieusement, les commissaires ont choisi de télescoper l’art de ces artistes sud-américains d’aujourd’hui aux vieilles lunes de l’histoire occidentale : ainsi Robert Filliou, avec sa « Recherche sur l’origine » qui se décline en trois fonctions «bien fait, mal fait, pas fait», ou Samuel Beckett avec « Breath », la plus petite « pièce » du monde, un souffle ténu balayant un monceau d’ordures, pure métaphore du théâtre, ou déjà visionnaire prédiction d’un monde délabré et fou qui s’annonce ? Une confrontation intéressante entre ces deux dinos de l’histoire de l’art et ces artistes brésiliens, mexicains ou argentins qui certainement fantasment cette période effervescente où l’occident bouleversait les conventions de l’art, du théâtre et de la vie. Friction sensible de deux univers, mais peut-être un peu gratuite et condescendante.

Robert Kumirowski a inventé une immense bibliothèque borgesienne en ruine, que l’on contemple en surplomb, cratère foutraque et ruiné duquel émerge un monceau de livres brûlés et de ferrailles crevées. Une vision pessimiste de ce monde en déliquescence, en Beyrouth désolant et désespérant. Terrible beauté, en effet.

Beaucoup d’oeuvres spectaculaires jalonnent cette onzième biennale. Ainsi de l’installation Marienbab de Jorge Macchi, à l’Usine Tase, machin assez incompréhensible quoique envahissant, ou le grand poisson de Michel Huisman, un truc bizarre mais très présent de cet artiste « animalier » inclassable que la proximité d’avec ses grands maîtres surréalistes de l’histoire belge inspire visiblement. Ou encore les cercueils de Barthélémy Toguo, forcément impressionnants mais un peu vains.

Quelques belles oeuvres, comme les cartons de Marlène Dumas, les poules bigarrées et intrigantes de Laura Lima, l’oeuvre grinçante de Guillaume Bijl… dans le parcours de cette pléthore de propositions. Mais ces illuminations semblent néanmoins un peu perdues au milieu d’une esthétique générale un tantinet passéiste, qui ringardise la biennale avec ces pièces semblant sorties tout droit d’une Documenta des seventies. Mais une Documenta « tiers-mondiste », qui se positionne donc d’emblée en artistiquement « incorrecte », et se révèle au final très politiquement correcte. Un propos par ailleurs assumé par la commissaire, qui en important cet art de « pauvres » sans être Povera depuis les faubourgs de pays émergeants, tente de faire bouger les lignes…

Peut-être. Mais il ne suffit pas d’exprimer de l’empathie pour que cela fonctionne. l’art ne se fait pas avec des bons sentiments. Et cette tendance mondialisée à montrer l’art des pays qui s’ouvrent à l’économie de marché, souvent peu efficace et -osons le dire- très en retard sur nos esthétiques contemporaines, n’est pas forcément une bonne idée. La Corée ou la Chine à la Biennale de Venise sont un autre exemple détestable de ce que l’académisme pro-occidental produit de plus mauvais, même si cet art est furieusement tendance sur les marchés, toujours à l’affût de nouveauté.

Ludivine Michel

11e BIENNALE DE LYON / UNE TERRIBLE BEAUTÉ EST NÉE / Jusqu’au 31 décembre / http://www.labiennaledelyon.com

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