DUBLIN CONTEMPORARY 2011 : Une manifestation très politique

Dublin installe l’Irlande dans la modernité. Un regard acéré sur la crise qui frappe de plein fouet le pays… Avec son cortège de milliers de pauvres, la ruine des institutions financières et un gouvernement déboussolé, l’Irlande est un des pays à le plus souffrir de la dépression qui touche l’Europe entière. Avec cette manifestation internationale ambitieuse, les deux commissaires   -Jota Castro et Christian Viveros-Faunéa-  tous deux très engagés politiquement, proposent une vision décapante de la Terrible Beauté qui régit le monde d’aujourd’hui, un titre inspiré du même poème de Yeats qui orne la XIe Biennale de Lyon.

Avec une population paupérisée dont un huitième est au chômage, l’Irlande se pose des questions. Il faut dire que l’euphorie des 15 dernières années, qui avait fait exploser le PIB du pays avec l’importation massive d’entreprises venues s’installer là alléchées par le dumping social et fiscal pratiqué par le pouvoir pour les inciter à s’implanter, s’est totalement renversé. Dorénavant, la crise est partout, la misère palpable et les interrogations sur leur avenir plombent le moral des citoyens de ce minuscule pays.

Jota Castro parle ainsi de Dublin Contemporary comme d’une « Documenta des pauvres ». Il souhaite également « qu’elle devienne aussi importante que celle qui se tient tous les cinq ans à Cassel » et évoque l’opportunité d’un moment historique, où les peuples doivent se prendre en main et les artistes les y aider en les éclairant : « Le mouvement contestataire est partout », croit-il pouvoir affirmer. Sa manifestation devrait être pour lui un formidable outil d’imprégnation et un laboratoire d’idées pour un avenir « radieux », en tout cas plus conforme à l’idée de bonheur et de civilisation

Jusqu’au 31 octobre, Dublin Contemporary propose donc une série d’expositions dans l’ancienne université catholique de médecine, lieu emblématique s’il en est, et aussi dans quatre autres lieux fort de la ville que sont la National Gallery of Ireland, la Douglas Hyde Gallery, la Dublin City Gallery The Hugh Lane, et la Royal Hibernian Academy. Une université dont l’escalier central a été repeint en rouge, pour mieux signifier l’insurrection qui gronde, et le caractère quasi-militant de la manifestation. Au menu, on ne s’étonnera donc pas de trouvé quantité d’artistes engagés, en tout cas impliqués dans une démarche d’ouverture des consciences et de critique du vieux monde libéral.

Le vieux bâtiment de l’université à demi-vétuste convient parfaitement aux oeuvres qu’il reçoit. Immense parcours labyrinthique, il recèle sa part d’ombre, avec ces couloirs fantomatiques et ces petits cabinets de curiosité. Les oeuvres du coup, se chargent ici d’un sens supplémentaire, et d’une aura ectoplasmique. Toute la manifestation est d’ailleurs empreinte de cette coloration trouble et ombrageuse. Ainsi, Janis Kounellis fait du Kounellis, sombre et très povera, son compère Parmigiani a installé ses livres interdits sous une immense cloche de bronze, Ciprian Homorodean a planté ses compositions florales dans des tas de vraie merde et Jeannne Suspuglas présente sa « maison malade » gavée jusqu’à la gorge de boites de médicaments, tapissée de notices de gélules et de cachetons civilisationnels. Ce sont-là quelques exemples d’un art qui dit le monde en crise avec gravité, mais sans désespérance tout à fait.

Les artistes Willie Doherty, Dexter Dalwood, Jim Lambie, Braco Dimitrijević, Thomas Hirschhorn, entre autres, habitués certes des grands événements internationaux, mais dont le travail porte des interrogations et préoccupations identiques, ont produit pour Dublin des oeuvres raccord à l’intitulé de la manifestation. Un engagement qui se perçoit, et une certaine idée de l’art, donc.

Mais le vrai pari des curators fut d’organiser leur manifestation avec un budget de « pauvres », soit un huitième de ce que coûte la Biennale de Lyon : moins d’un million d’euros donc pour réunir tous ces artistes et produire directement une soixantaine de pièces, ce qui en soit constitue déjà un manifeste politique, à l’heure de ces grands événements internationaux, mégalomaniaques et perfusés de fric qui ne conçoivent plus l’exposition sans son cortège de célébrités et sa profusion de dollars.

Les commissaires ont donc joué la carte de la récup, du sponsoring et de la démerde pour produire dignement les oeuvres et accueillir avec respect et élégance les parfois très jeunes artistes qui hantent la manifestation. Une méta-oeuvre perturbante et dynamique que ce Dublin Contemporary qui s’inscrit en contre à l’overdose libérale et à la dictature des marchés qui ont mis sur la paille tout un peuple en Irlande et ailleurs, comme ils risquent bien de le faire de l’Art tout court.

Mais une manifestation qui, si elle ne cache pas ses linéaments politiques, est un aussi un formidable appel d’air frais, un hold-up poétique qui se dresse comme un manifeste contre la barbarie libérale. Un acte fort, terriblement indispensable.

Eléonor Zastavia

Photo : Thomas Hirschhorn / Secession / 2008

Dublin Contemporary 2011 / Terrible Beauty : Art, Crisis, Change & The Office of Non-Compliance / Jusqu’au 31 octobre.

Artistes français et ceux basés en France représentés à Dublin Contemporary 2011 : Alan Declercq, Claire Fontaine, Jeanne Susplugas, Mounir Fatmi, Thomas Hirschhorn, Braco Dimitrievij, Wang Du, Kader Attia, Mathias Schweizer, Jota Castro.

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