JUDITH SCOTT : AU CREUX DES FILS

Exposition Judith Scott au Collège des Bernardins

Dans l’espace de l’ancienne sacristie  du Collège des Bernardins est présentée une nouvelle séquence de « Questions  d’Artistes », un programme favorisant la création contemporaine. Une séquence  consacrée à l’artiste américaine Judith Scott (née en 1943 à Cincinnati et  décédée en 2005) qui produit à partir de 1986 une œuvre textile mystérieuse,  émotionnelle et touchante. Une sélection de onze sculptures est actuellement  exposée dans un écrin emprunt d’une spiritualité historique auquel se juxtapose  le troublant mystère de Judith Scott.

Judith Scott est née sourde, muette et  atteinte du syndrome de Down. Elle grandit jusque l’âge de sept ans auprès de sa  sœur jumelle, Joyce. En 1950, elle est placée dans un hôpital psychiatrique,  elle se retrouve alors séparée de sa sœur, de sa famille, isolée du monde  extérieur. Elle est coupée du monde pendant trente six années. En 1986, sa sœur  l’aide à sortir de cette torpeur psychiatrique et l’intègre au Growth Art Center  à Oakland en Californie. Un lieu ouvert en 1972, qui invite les personnes  handicapées à développer leur créativité. Il n’y est pas question d’enseignement  ou de formation, mais uniquement des propositions et des expérimentations  permettant aux pensionnaires de trouver une manière de s’exprimer plastiquement.  La journée elle est entourée d’une équipe d’artistes qui l’accompagne dans une  recherche individuelle vers un medium artistique, une technique, le soir, elle  vit avec sa sœur. Pendant deux années, Judith Scott est improductive, elle ne  trouve pas son medium, jusqu’au jour où un atelier de tissage est proposé par  Sylvia Seventy, le déclic s’opère. Immédiatement, Judith Scott s’approprie le  tissage et en restitue une formule personnelle et totalement inédite. Grace à  l’art, elle trouve un moyen de s’exprimer et de communiquer avec le monde  extérieur dont elle doit tout apprendre. Elle se crée un univers filaire au sein  duquel elle retrouve un équilibre.

Rapidement, Judith Scott élabore une  technique surprenante mêlant le recouvrement d’objets, le tissage et la pratique  de nœuds. Une technique radicale, inédite, qui suit une logique personnelle,  interne et viscérale. Elle lie des fils de laines, du raphia, de fins cordages  et autres liens et enferme au creux de ses tissages des objets. Toutes sortes  d’objets : intimes, personnels, trouvés, récoltés, volés (des clés de voiture du  personnel du centre seraient encoconnées), manufacturés, naturels etc. Judith  Scott choisit un objet particulier, qu’elle place au cœur du tissage, et  développe ensuite une carapace molle et fibreuse autour de cet objet devenu  précieux. Elle protège et décuple ses objets, qui, peu à peu, gagnent en  puissance. Les sculptures peuvent atteindre plus de deux mètres de longueur, des  parties des objets enfouis sont parfois visibles, des indices partiels nous sont  donnés : branches, skateboard, fragments de carton, de plastique, câbles  électriques, ventilateur, parapluie, livres, tuyaux etc. Ces indices attisent  notre curiosité et nous amènent à imaginer ce que contiennent les cocons de  laine.

Dans l’ancienne sacristie du collège  des Bernardins, les sculptures de Judith Scott sont disposées sur différents  socles et suspendues dans l’espace. Le lieu se prête à une approche à la fois  intime et méditative des œuvres. Les tissages de l’artiste sont obsessionnels,  rythmés, sensuels, compulsifs et expressifs. Elle produit des cocons à la fois  doux, réconfortants et troublants. Tels des coffres à trésors, ils renferment  des objets ayant trait à son quotidien, son expérience et son histoire. De plus,  Judith Scott entretient un rapport physique, voire charnel, avec ses sculptures.  Assise pendant des semaines, seule, devant sa table et face à un mur, elle donne  vie à ses œuvres, qu’elle serre contre elle une fois terminées. Judith Scott  n’était pas physiquement grande, ses sculptures sont en adéquation avec son  propre corps. Lorsqu’elle enlaçait ses cocons, il s’opérait une fusion  harmonieuse. Non seulement ils apparaissent comme des extensions de son propre  corps, mais aussi comme des fétiches, des grigris réconfortants, extirpés de son  univers foisonnant.

           

Les sculptures, d’apparences  abstraites, organiques ou anthropomorphes, sont de véritables énigmes pour le  spectateur. Des énigmes impossibles à déchiffrer, elles recèlent les secrets et  la pensée de l’artiste. Les œuvres fonctionnent autant de l’intérieur que de  l’extérieur, elles nous touchent par leur traitement et par ce qu’elles  dissimulent. Elles nous ramènent à notre propre enfance, aux collections  infantiles, aux fascinations pour certains types d’objets secrètement cachés.  Bruno Decharme, fondateur de l’association abcd, ajoute que l’artiste « ne  raconte pas d’histoire, elle crée des objets magiques, des fétiches. Elle nous  permet d’y projeter ce que l’on veut, de se raconter notre histoire ».[1] Judith Scott dissimule cette intimité,  personnelle et collective, elle l’enveloppe pour n’en révéler qu’une infime  partie. Un partage sensoriel et mémoriel s’opère entre son histoire et la nôtre.

Si son travail est pensé comme  appartenant à l’art brut, tel qu’il a été énoncé par Jean Dubuffet en 1945,  l’œuvre sculptée-tissée de Judith Scott trouve un écho dans la création moderne  et contemporaine avec des artistes comme Sheila Hicks, Louise Bourgeois, Annette  Messager ou encore Magdalena Abakanowicz. Tom di Maria, directeur du Growth Art  Center, précise à propos des artistes du centre : « Souvent ils sont élevés en  dehors de la société, ils sont autodidactes et il existe d’énormes barrières  entre eux, la société et les artistes qui ont reçu une formation académique.  Cependant, ma conviction est que les artistes de notre studio sont davantage  compris en tant qu’artistes contemporains, que comme des artistes folks ou bruts ».[2] Son œuvre est dégagée de tout courant,  toute institution et de toute injonction culturelle. Autodidacte, Judith Scott a  donné libre court à ses mains et à sa créativité : instinctive, radicale et  essentielle.  Son œuvre impose un  dépassement de l’éternel clivage art / artisanat, artiste / amateur, parce  qu’elle véhicule des messages universels. Elle est parvenue à nous toucher et à  communiquer avec le monde entier puisque ses sculptures sont aujourd’hui  exposées dans plusieurs musées américains et européens, vendues par des galeries  et jalousement gardées par de fameux collectionneurs. L’exposition au Collège  des Bernardins est un premier pas vers une reconnaissance institutionnelle et  critique des pratiques artistiques jusqu’ici pensées comme marginales. Une  reconnaissance qui se soustrait aux catégories, aux critères et aux habitudes  visuelles pour tendre vers la diversité de la création dans son ensemble.

Julie Crenn

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Exposition Judith Scott, Objets Secrets, au Collège  des Bernardins, du 12 octobre au 18 décembre 2011.

Plus d’informations  :http://www.collegedesbernardins.fr/.

Voir aussi : http://www.abcd-artbrut.net/spip.php?article1121.


[1] BERLAND,  Alain & ADAM-COURALET, Sandra. « Entretien avec Bruno Decharme et Barbara  Safarova » in Questions d’Artistes,  n°11, septembre-décembre 2011, p.24. Pour plus d’information sur l’association  abcd [art brut, connaissance et diffusion], voir : http://www.abcd-artbrut.net/.

[2] BERLAND,  Alain & ADAM-COURALET, Sandra. « Judith Scott – Ouvrir le Champ des  Possibles. Entretien avec Tom di Maria » in Questions d’Artistes, n°11,  septembre-décembre 2011, p.20.

Image : Vue de l’exposition Judith  Scott – Objets Secrets. © Collège des Bernardins  (2011).

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