JEAN-FRANCOIS MATIGNON : LE THEATRE EST UN LIEU POLITIQUE

Entretien avec Jean-François Matignon, metteur en scène et directeur de la compagnie Fraction.

– Avec « Forever Young », création 2011 de la compagnie Fraction, tu abordes directement ces années on ne peut plus foisonnantes que furent ces Seventies de feu et de larmes, fortes de luttes politiques radicales et de bouleversements sociétaux. Une période intense enchantée par des batailles intellectuelles et artistiques puissantes, comme par une révolution de la pensée et des statégies politiques, qui a vu ainsi toute une génération d’activistes s’engager dans la lutte violente contre l’Etat et ses représentations symboliques. Peux-tu nous dire en quoi ce moment particulier de notre histoire, qui fut aussi celui de tes années de formation, a t-il nourri ta réflexion et ensemencé ta future pratique artistique ?

Le chemin qui m’a conduit à raconter dans « Forever young » une histoire dont le début se situe dans les années 70 n’est pas, je crois, de nature nostalgique. Il répond à l’idée de mettre en application une injonction que je m’étais faite à peu près à cette époque : faire un jour, artistiquement, « le reportage de ma vie ». En y travaillant, j’ai réalisé que l’année 1977 était une date qui revenait fréquemment dans le domaine politique, le domaine musical ou cinématographique. J’ai eu 21 ans en 1980. A l’époque, j’ai vécu fiévreusement les épisodes de la fin de la RAF. Le fait d’être à ce moment-là en faculté de philosophie à Aix-en-Provence, la proximité de l’Italie où le mouvement autonome tentait de réinventer le monde à sa manière, ont été des éléments importants pour moi. Et puis, le cinéma : j’ai le sentiment d’avoir découvert le monde avec le cinéma des années 70, avec les films de nombreux cinéastes étrangers ; sa complexité, ses émotions, son épaisseur. à travers les films de cinéastes qui avaient tous des regards singuliers, qui avaient un style. Un point qui est devenu capital pour moi, artistiquement. Je crois que je suis venu au théâtre par le cinéma. Je crois que c’est sensible dans ma manière de construire les récits au plateau, en me posant des questions de montage d’une manière cinématographique. et romanesque, aussi. En ça, je ne crois pas avoir été très en phase avec la pensée du Nouveau Roman, de la disparition du personnage…

– Cette période est également un moment extrêmement riche en aventures artistiques extrêmes, lorsque l’on songe par exemple au travail d’un Grotovski ou d’un Julian Beck, au rock acidifié et pré-punk d’un Zappa ou d’une Patti Smith, ou encore aux performers du Body Art, comme Otto Muehl ou Gina Pane. Quelle part ces expériences prennent-elles dans ton initiation artistique et ce qui deviendra ton aventure théâtrale personnelle ?

La qualité de la présence du corps des acteurs au plateau est une question centrale pour moi. L’exultation des corps, le récit sensible dont ils sont les vecteurs. Avec comme colonne vertébrale, une parole littéraire puissante, théâtrale, romanesque ou poétique (« La vraie vie est ailleurs », Rimbaud) Il y a bien sûr l’influence de la danse, avec la figure centrale de Pina Bausch. La découverte assez tôt du théâtre de Patrice Chéreau. Des recherches de Grotowski. Et l’émerveillement devant les oeuvres de Kantor. Et aussi les mises en scène de Matthias Langhoff.

– Ta génération, celle de la fin des avant-gardes et du mouvement punk, a produit depuis nombre d’objets qui semblent effectivement irrigués par ce formidable courant qui agitait alors toute la pensée artistique des générations qui avaient précédé. Selon toi, qu’en subsiste t-il vraiment aujourd’hui ? Que reste t-il de nos amours ?

Sur le moment, je suis passé à côté du mouvement punk. J’étais, musicalement, sous une double influence : Bob Dylan et Léonard Cohen ; David Bowie et Roxy Music. Pink Floyd, Tangerine Dream, Van der Graaf Generator ont compté aussi.
Après-coup, je sais que « l’énergie punk » alimente la construction de nos spectacles : tension, montée progressive et rétention de l’énergie, puis explosion.

C’est à la fin des années 80 que j’ai commencé à analyser l’importance pour moi des années 70. Les années 80, années que je n’ai pas aimées. Années de survie. Années de disparition de nombreux ami(e)s.

La trace de cette énergie aujourd’hui ? Sans aucun doute, dans la permanence d’un regard critique et « insoumis » : je pense aux guerres en ex-Yougoslavie et aux mouvements de réaction qu’elles ont engendré, mouvements que j’ai vécus activement au milieu des années 90. L’univers « noir » (roman noir, film « noir ») me semble nourri, irrigué par cette histoire politique et artistique : critique sociale, radicalité de la langue, des formes, attention portée aux « victimes ». En vrac, aujourd’hui, je pense à des artistes comme Bertrand Bonello, au Théâtre du Radeau de François Tanguy, à Didier-Georges Gabily, dont les œuvres, de manière fort différente, proclament une insurrection poétique et politique.

Jean-François Matignon, décembre 2011
Propos recueillis par Marc Roudier

à propos de Forever Young, lire notre article : FOREVER YOUNG

 

Jean-François Matignon dirige la Compagnie Fraction. Un texte signé Matthias Langhoff et repris sur le site de la compagnie, est sans doute ce qui définit le mieux la recherche du metteur en scène, « une déclaration de foi » en quelque sorte :

REPONSE A UNE QUESTION QUI N’EST PAS POSEE

Un théâtre est un lieu politique. Il défend ses idées et s’engage dans le combat contre les injustices qui éclatent au grand jour. Le théâtre s’ouvre au scandale car il ne sait pas tout sur tout, il veut savoir davantage. Il est un lieu de surprises.

Celui qui le visite ne sait pas ce qui l’attend et il est surpris car il ne s’attendait pas à voir ce qu’il pressentait sans jamais pouvoir trouver les mots.

Un théâtre vit avec le passé, mais essaye d’effacer ses traces.

Un théâtre n’est pas une mouche aux ailes arrachées, sortie d’un encrier sur un drap blanc. Comme l’ange de l’espoir, il avance la tête en arrière, avec les yeux écarquillés, dans un fort battement d’ailes.

Un théâtre n’a pas une ou plusieurs formes, il est informe, mais il a un visage. C’est un lieu de recherches, un lieu pour les chercheurs. Il a besoin d’étonnement plus que d’acclamation. Il se lie à un lieu, il vit avec ce lieu, mais il a des portes et des fenêtres pour aller dans le monde et, par elles, le monde peut entrer. Ses fenêtres et ses portes doivent toujours rester grandes ouvertes. La pauvreté aussi y a son entrée, elle peut s’asseoir à table.

Un théâtre n’a pas besoin de plus d’argent que ce qu’on lui donne, mais il doit le faire fructifier (un théâtre ne souffre pas de la pauvreté, mais bien souvent de la misère).

Un théâtre doit aimer son public et a besoin de l’amour de son public.

Le public d’un théâtre ce sont tous ceux qui ont besoin d’un théâtre.

Un théâtre vit dans l’amitié avec sa famille : l’amour, le rire, le boire, le sport, la paresse, l’angoisse, le désordre et la bagatelle, la danse, la …, le …, la …

Le théâtre est l’art le plus simple et le plus éphémère : l’art n’a rien à voir avec la connaissance, il vient de la volonté.

Matthias Langhoff, mai 2001

 

Dernières Créations : (sélection)
2011 : FOREVER YOUNG / création juillet 2011
2010 : SWAN / d’après David Peace / création juin 2010
2009 : BAAL / d’après Bertolt Brecht / création mars 2009
2008 : LE TOUR D’ECROU / Henry James
2007 : IMPRECATION CALME, FRAGMENTS / d’après Didier-Georges Gabily
2005 : LA PEAU DURE / D’après R. Guérin

Site de la compagnie FRACTION : http://compagnie-fraction.net/index.htm

 

Photos : Haut : Forever Young (2011), Bas : Imprécation calme, fragments (2007) (photos DR)

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