ENTRETIEN AVEC THIERRY ALCARAZ : UNE EXPLICATION DES OISEAUX

Entretien avec le metteur en scène Thierry Alcaraz autour de sa dernière création « Explication des Oiseaux ».

« Je n’arrive pas à faire en sorte que l’écorce des choses cesse d’être moins importante pour moi que leur noyau » António Lobo Antunes / Explication des Oiseaux.

Thierry Alcaraz et sa Compagnie des Ouvriers montent Explication des Oiseaux d’après le roman éponyme de Lobo Antunes. Un univers déceptif, l’histoire d’un type qui ne trouve plus guère de sens à son existence, qu’il estime ratée et sans intérêt. Seule l’évocation d’un rêve de son enfance peuplé d’oiseaux le raccroche à un monde qu’il ne sait comment attraper et qui lui glisse inexorablement entre les mains. Un univers que l’illusion travaille en creux et une satire d’une société qui a perdu tout sens de la beauté, que Thierry Alcaraz a décidé de restituer à sa manière très particulière. Une oeuvre forte, hantée d’images et de musiques, qui nourrissent depuis toujours le théâtre universel du metteur en scène.


« Je veux à la fois qu’on me laisse en paix et qu’on s’occupe de moi, qu’on m’aime et qu’on ne m’aime pas, qu’on m’appelle et qu’on m’oublie » (Explication des Oiseaux)

Inferno : – Tu montes cette « Explication des oiseaux », librement inspirée du texte de Lobo Antunes. Ce livre qui traite de la difficulté de vivre et d’aimer, est l’histoire d’un homme ordinaire à l’approche de l’âge mûr, mal dans sa peau et dépressif, qui est incapable de s’assumer et trouver un sens à la vie, mais préfère se délecter de ses échecs… Et qui se raccroche à un souvenir d’oiseaux qui le hante depuis l’enfance. Est-ce une parabole de nos existences dénuées de sens dans notre société contemporaine, ou faut-il y voir une part d’autobiographie ?

Thierry Alcaraz : – Les problèmes sociaux ou politiques, nous en avons tous une part de responsabilité,  nous élisons des politiques, responsables ou irresponsables, nous agissons pour ou contre la société… Mais de toutes façons tout être qui se conforme au modèle social doit admettre que sa liberté de percevoir les choses autrement et d’agir autrement que suivant ce modèle est difficile. Pourquoi ? Nous sommes des produits du divertissement, de l’aliénation par le divertissement (divertir les consciences de leur volonté de prendre conscience). Le modèle social impose cette aliénation, sinon le peuple serait déjà en révolution.

Enfant déjà on nous impose des distractions comme des lieux où l’esprit serait en repos alors que c’est cela même qui nourrit les troubles du futur : Et adulte la réalité est refusée, même celle traumatique de l’enfance pour courir, pense-t’on, plus légèrement vers l’avenir. Mais le passé ingéré et non digéré ressurgit toujours à un moment donné… Pour ce qui est de  »Explication des oiseaux’,’ comme beaucoup de la vie, le personnage reçoit en héritage ce qu’il a laissé se construire en lui lentement, ce qui est invisible et profond, et cela ressort comme des fuites, des abandons, des violences…  Mais l’endroit où l’on se trouve et les personnes avec lesquelles nous nous trouvons, disent bien qui nous sommes… Et c’est à ce moment-là que se situe Ruis, le personnage de ce roman. Et il cherche avec désespoir l’innocence souriante de son enfance.

– Cette « Explication des oiseaux », dans l’esprit de Lobo Antunes, est également un hommage à Fellini. Quel est ton rapport au cinéma ? Et quelle place celui-ci occupe t-il ou pas dans cette nouvelle mise en scène ?

T.A. : – Des images subsistent en moi comme lorsque je me confronte à des films comme  »Holocauste ».  Mais du cimema également,  me reste toujours la beauté des images en noir et blanc de certains des films de Herzog, entre autres.  Des univers puissants comme « Dark City »…  Le cinéma est en soi le kaléidoscope d’une mémoire immergée en moi. J’en garde toujours seulement des images et des sons en souvenir… Une couche marécageuse. Pour cette création, Marie Jumelin a travaillé sur une méthode de construction numérisée d’images en mouvement, cela donne une impression d’un réel qui passe par le filtre du rêve,  cette idée du réel reconstitué par l’imaginaire.

– Ton théâtre d’une façon générale est assez noir, voire dépressif et déceptif. Un pessimisme qui semble t’aller comme un gant et que l’on retrouve donc dans le thème de cette nouvelle création. En même temps et paradoxalement, sa mise en forme est plutôt jouissive, avec un habillage visuel toujours très fort. Peux-tu nous expliciter ce choix esthétique qui préside à tes mises en scènes et leur confère cette couleur si particulière ?

T.A. : – La perception de cette jouissance dont tu parles est cette lumière que tout être développe face aux épreuves de la vie. Cet instinct de survie…. J’ai vu un homme mourir avec cette même lumière dans les yeux.

Je conçois mes créations comme des tableaux sonores et évolutifs, des dessins émotionnels se construisant non pas uniquement sur le plateau mais également dans le ressenti de celui qui les perçoit… La vision est un sens important du voyage. Est-ce que ce qu’il a vu est une construction de son esprit ou est-ce le choix esthétique du metteur en scène ? La vision des choses doit laisser planer cette incertitude comme des mirages. Le rapport à l’image dans la vie est plutôt de savoir comment les autres te perçoivent, ce qu’il voient de toi, et très souvent ils n’ont pas l’occasion d’appréhender autre chose. Pour moi c’est important de prendre cette part d’information propre à la vie, pour mieux identifier ma façon d’utiliser l’image sur un plateau.

– Ton travail se nourrit également d’univers exogènes à la discipline : musique, art vidéo etc. vers lesquels tu paraîs tendre de plus en plus. Quel est ton rapport au théâtre « originel », à un théâtre de texte pur et dur, que tu sembles avoir évacué depuis longtemps ?

T.A. :– Le texte est une source d’inspiration, de sens, ni plus ni moins que le son, l’image, la vision des choses de la vie, des rêves, des émotions et de la mémoire. Je mets à valeur égale toute chose constituant le travail. Je n’aime pas l’idée de hiérarchie dans la façon d’aborder une création. Mais chaque langage doit être au service de l’unité, il y a des satellites et un noyau. Ce noyau va faire naissance de l’essentiel qui est invisible, l’émotion.

Si l’on appelle Théâtre originel le théatre de Molière, alors je dis de lui qu’il a détourné la véritable origine du théâtre, peut-être pas lui directement,  mais ceux qui ont  interprété ce théâtre comme constitutif uniquement du texte. Je crois qu’il serait bon d’offrir aux jeunes étudiants la possibilité de découvrir un autre théatre, celui qui est pour moi le théâtre originel, un théâtre de son, de musicalité, de vision divine et de chant… Le théâtre français est un des théâtres les plus influençés par le texte, les mots et l’intellectualisation des choses, de la part des acteurs comme des metteurs en scène… Il y a comme des règnes, des despotismes, celui de l’acteur, le règne des auteurs et des metteurs en scène. Ce théatre-là je ne le vois pas… Ni il ne me touche ni il ne me gêne.

La vie est hors du mental, dans un présent sans état d’âme ou fantasme, et trop souvent l’on voit des acteurs jouer uniquement sur ces deux registres en oubliant l’essentiel : Vivre la soudaineté des choses, mettre en place ton esprit, ton état, pour que la manifestation de la vie puisse advenir… au service de la création.

– Qu’est-ce que tu retiens dans les créations de tes confrères ? Quel théâtre te semble le plus proche du tien ?

T.A. : – Je suis très peu sensible au théâtre qui explore le texte d’une façon démesurée… J’aime les espaces hors texte, hors théâtre même, et c’est trés rare de trouver cela sous une forme dite théâtrale. Je suis plus sensible aux arts visuels sous toutes leurs formes : quand je vais au théâtre et qu’il y a une histoire textuelle simple, mon esprit ne l’entend pas, ne la comprend pas… J’ai beau essayer mon esprit n’imprime pas.

– Tu occupes une place particulière dans le petit landernau culturel, traditionnellement couard avec les institutions, égocentré et égoiste, et essentiellement préoccupé de carrière et d’honneurs. Tes coups de gueule et autres éclats font souvent le buzz, à Avignon comme ailleurs… Toi qui as choisi malgré tout de rester et créer en Région, tu sembles peu t’accomoder de ce milieu ni de ses personnages, comme en atteste notamment ton dernier combat… Peux-tu nous en dire quelques mots ?

T.A. : Si j’ai un combat,  je dois le mener sur mon terrain, l’art, pas sur le terrain des politiques. Mais il convient de constater que la culture peut avoir des subventions, trés peu l’art. L’art libère les consciences et rend le peuple plus visionnaire et libre de voir et penser par lui même, et cela, ça fait toujours peur aux politiques. Je crois en un art qui extrait de l’aliénation les hommes, leur donne une idée d’action vers le meilleur d’eux-mêmes. L’art est visionnaire et donc  »présent qui construit un futur ». La culture serait plus une expression du passé, mais ça c’est une image trés personnelle…

Il y a quelques mois j’ai réuni une dizaine d’acteurs culturels d’Avignon, comme Jacques Téphani de la maison Jean Vilar, Emmanuel Sérafini des Hivernales, Golovine, le Balcon, le Chien qui fume, la Fabrik, la Scène nationale de Cavaillon… Pour ensemble interpeler les institutions sur nos inquiétudes, ce qui va être fait trés prochainement. J’ai constaté que ceux qui avaient peur de perdre leurs subventions ou qui sont juges et parti dans les commissions d’attribution sont restés très silencieux… Mais ceux qui viennent aux réunions ont la sagesse de laisser leur égo à la porte.

Ces réunions sont, j’en suis sûr, le début d’une solidarité des lieux, artistes et organisations culturelles. Il est tout de même scandaleux que des metteurs en scène se retrouvent autour d’une table pour donner un avis sur le travail de leurs pairs et jugent les dossiers de subventions,  alors qu’eux-mêmes demandent des aides à cette même institution. Pour l’affaire que tu évoques,  il n’est pas normal que je sois obligé de passer un an à devoir démontrer que j’ai effectivement bien monté les créations pour lesquelles l’institution m’a aidé depuis douze ans,  et que les subventions attribuées pour ce travail ont  bien été utilisées à cette fin… Je dis bien un an !  Mais le dossier est maintenant dans les mains de personnes trés compétentes et vous allez très bientôt en entendre parler. Moi je suis sur mes créations…. C’est la vie.

Thierry Alcaraz, Avignon mars 2012.

Propos recueillis par Marc Roudier

« Explication des oiseaux » d’après António Lobo Antunes / Mise en scène Thierry Alcaraz / Compagnie des Ouvriers / création Vidéo : Marie Jumelin / création Lumières Damien Gandolfo / Avec Isabelle Provendier / sera créé les 21/22/23/24 mars 2012 à la Chapelle des Pénitents Blancs à Avignon, puis repris en juillet 2012 au Festival Off d’Avignon. Rens. : theatre.ouvrier@wanadoo.fr 

 
 

Visuels : Répétitions de « Explication des Oiseaux » mars 2012 / Photos Marie Jumelin / Copyright Compagnie des Ouvriers 2012

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