ROSEMARIE TROCKEL : ECHAPPER AUX NORMES

Rosemarie Trockel « Flagrant Delight »  / au WIELS de Bruxelles jusqu’au 27 mai 2012. 

Le WIELS à Bruxelles présente  actuellement une exposition monographique de l’artiste allemande Rosemarie Trockel (née en 1952, à Schwerte). D’abord promise à une carrière d’enseignante,  elle étudie l’anthropologie, la sociologie, la théologie et les mathématiques,  puis donne une nouvelle direction à ses études en se dirigeant vers une école  d’art et de design à Cologne. Elle a commencé par évoluer dans la scène  artistique allemande alors dominée par des hommes peintres, elle fait le choix  du dessin et de la sculpture, puis effectue un séjour aux Etats-Unis où elle  rencontre les œuvres de femmes artistes qui vont influer sur sa pratique :  Barbara Kruger, Jenny Holzer, Cindy Sherman etc. À partir des années 1980, elle  s’engage dans un travail critique et multiforme qui n’a de cesse de se  renouveler. L’exposition Flagrant Delight revient sur le travail protéiforme avec la présentation éclatée de  plus cent œuvres d’une artiste majeure dont le public connaît finalement peu ou  mal le travail.

Elle produit depuis les années 1970, des œuvres différentes les  unes des autres, tant au niveau matériel, formel et théorique-critique, ce qui  lui vaut des qualificatifs comme insaisissable, inclassable ou encore  indéfinissable. Sa palette de medium s’étend de la sculpture au collage, en  passant par le dessin, la vidéo, l’installation, les toiles tricotées ou la  céramique. Si elle se refuse de parler d’une rétrospective à proprement dit,  l’artiste préfère parler d’un aperçu des différentes facettes de son œuvre qui a  pris des voies alternatives, en décalage avec les demandes des institutions et  du marché. Rosemarie Trockel va toujours là où l’on le l’attend pas, elle crée  la surprise à travers une démarche personnelle, politique, critique et  ironique.

Cela ne me  dérange pas vraiment d’être l’objet d’incompréhensions et de malentendus au sein  de la machine de l’art. […] Selon moi, on ne devrait jamais essayer de contrôler  ou de diriger sa propre carrière. Le contrôle n’est possible qu’en lien avec le  respect de soi-même et encore jusqu’à un certain point…La machination des musées  et des galeries est déjà seule suffisante pour te faire sentir hors de  contrôle.[1]

L’exposition s’ouvre sur une série de  collages bi- et tridimensionnels, une technique que l’artiste emploie depuis  2004. Des œuvres anciennes et spécialement produites pour l’occasion, qui nous  permettent de comprendre son utilisation du collage. Elle reprend des œuvres  précédentes, des dessins des années 1970, pour les augmenter, les prolonger et  revenir ainsi sur des problématiques développées auparavant. Elle procède à des  allers-retours sur son propre travail qu’elle ne cesse de développer, d’étendre,  de compléter. Elle propose de donner de nouvelles directions aux images  antérieures. Dans son travail, rien n’est figé, les images sont en mouvement,  elles sont associées à de nouvelles iconographies, de nouvelles époques, de  nouvelles thématiques. C’est d’ailleurs comme cela qu’elle a conçu l’exposition  qui nous apparaît elle-même comme un collage. Les salles fonctionnent par  affinité de matériaux, de sujets ou de libres associations formulées par  l’artiste. Elle se laisse guider par son instinct et fait interagir le passé  avec le présent, la laine avec le bois, le papier avec les meubles etc. Toutes  les ouvertures sont possibles, elle ne s’impose aucune contrainte et agit dans  la plus grande liberté formelle et critique. Cette position accentue  l’impression de flou qui caractérise son œuvre insaisissable.

Les collages sont expressifs, inquiétants, morcelés. Le sens n’est pas immédiat, nous devons décortiquer les éléments fragmentés, les matières incorporées et établir des liens entre eux.  Les images sont déstructurées, implicites, subjectives. Elles font appel à  différents domaines de réflexion comme le genre et la critique féministe de  l’histoire de l’art. Rosemarie Trockel fait régulièrement références aux figures  artistiques masculines qui ont marqué la création, à défaut des figures  féminines qui elles ont le plus souvent dû se contenter de l’ombre. Le collage Nobody will Survive 2 (2008) met en  scène une photographie en noir et blanc du visage de Francis Bacon, dont les  yeux sont occultés par un œil plus gros lui-même découpé dans une autre  photographie. Bacon se fait cyclope, coiffé une perruque stylisée faite de deux  lamelles de serviette, le tout encadré par des filaments argentés qui nous  rappellent le monde du spectacle.  La mise en scène à la fois grave et ironique, est polysémique, elle peut  notamment renvoyer au fait que les hommes artistes jouissent d’une réputation et  d’une célébrité que les femmes peinent à obtenir. Une critique que nous  retrouvons avec la sculpture-néon intitulée Spiral Betty (2010). Celle-ci fait  évidemment référence à l’œuvre de Robert Smithson, Spiral Jetty (1970), dont Trockel a  uniquement conservé la forme. Ici, les deux petites spirales renvoient à  l’organe génital féminin, à une stylisation des trompes de Fallope. À la  démonstration pharaonique de Smithson, elle répond à une évocation subtile et  stylisée du sexe féminin. La démesure est anéantie au profit d’une référence  personnelle et universelle aux femmes.

Pour un examen précis et pertinent des systèmes de  pouvoir sur la création contemporaine, l’artiste active une dichotomie  féminin-masculin qui rythme sa production depuis les années 1980. Ainsi, en  réponse au minimalisme américain, elle réalise des tableaux bidimensionnels  fabriqués à partir de plaques électriques. Un élément rattaché à la cuisine,  donc de manière induite à l’univers domestique et aux femmes, apparaît comme une  riposte matérielle et critique aux propositions minimalistes qui ont occupé la  scène artistique des années 1970. Rosemarie Trockel se joue des objets, de leurs  significations et de leurs portées pour appuyer ses thèses. De la même manière  elle travaille une série d’images qui associent Brigitte Bardot, figure ambigüe  qui incarne à la fois une icône populaire d’une beauté féminine mythique, une  militante activiste envers la cause animale et une xénophobe assumée ; avec le  dramaturge Bartold Brecht qui lui incarne le véritable engagement artistique et  politique (B.B. / B.B. Mutter Courage – 1993). Les deux visages sont fondus ensemble et forment un bi-portrait aux  allures monstrueuses. Un portrait multiple où les contradictions sont relevées  et soulevées : Homme-femme, superficiel-authentique, populaire-élitiste etc.  Nous retrouvons ainsi au sein de l’exposition plusieurs œuvres où l’hybridation  corporelle (humaine et animale) accentue son argumentation axée sur les  différences sociales et politiques engendrées par les sexes.

Le visiteur découvre également une série de sculptures  en céramique, des objets informes, de type organique et dotés de couleurs  sombres. Une technique qui s’ajoute aux autres techniques que l’artiste a  souhaité réactiver dans son travail pour en finir avec la hiérarchie  traditionnelle des arts. Une hiérarchie excluant toute les techniques issues des  pratiques dites artisanales ou vernaculaires. Dans cette volonté d’ouverture et  de liberté maximale, Rosemarie Trockel mixe les mediums, les techniques et les  associations pour abattre les murs étouffants de la tradition. En ce sens,  l’utilisation des matériaux et pratiques textiles joue un rôle essentiel dans  son œuvre. Elle produit ainsi des tableaux de laine déployant des motifs et  formes géométriques, conçus par ordinateur, faisant référence aux vêtements, au  quotidien. Des pièces entièrement réalisées en tricot et qui nous amène à penser  à des artistes pionnières comme Anni Albers ou Sheila Hicks qui ont su allier  abstraction géométrique, pratiques textiles liées à la sphère féminine et  pratiques vernaculaires liées aux cultures extra-occidentales. Ainsi, les  tableaux tricotés rassemblent des problématiques liées au féminisme, au  postmodernisme et à l’histoire de l’art de manière globale.

Parce qu’elle mène une démarche pleinement rhizomique,  ses œuvres contiennent des références qui sont autant d’indices  autobiographiques, des souvenirs, des doutes, des angoisses, des rencontres, des  lieux, mais aussi aux goûts de l’artiste, aux images et aux matières qui ont  suscité une curiosité, un attrait. Des références multiples et disparates qui  donnent forme à son discours radical, métaphorique, poétique et critique. Sans  chronologie ni volonté de présenter une rétrospective au sens traditionnel du  genre, Rosemarie Trockel nous livre une exposition extrêmement personnelle qui  nous permet d‘appréhender une œuvre complexe, multiréférentielle et multiforme.  Une œuvre effectivement inclassable parce que l’artiste refuse d’exister dans  une case unique qui exclurait toute les autres. Elle travaille dans des zones  marginales qu’elle exploite et transcende visuellement, théoriquement et  techniquement. Depuis les années 1970, elle échappe au contrôle des systèmes  dominants de la création et poursuit un combat contre les idées reçues et les  stéréotypes en tous genres. En cela elle s’impose comme une artiste rebelle,  radicale et toujours surprenante qui donne à son œuvre de constantes nouvelles  impulsions. Une ouvre sans limite et réjouissante.

Julie Crenn

Exposition Rosemarie Trockel – Flagrant Delight, du  18 février au 27 mai 2012, au WIELS (Bruxelles). Plus d’informations sur l’exposition : http://www.wiels.org/home

[1] Rosemarie  Trockel, entretien avec Isabelle Graw, Artforum, vol. 41, n°7, mars 2003, p.  224-225

Visuels  : 1. Nobody will Survive 2, 2008 / Mixed  Media 68 x 58 x 4,8  cm. / Copyright : Rosemarie Trockel, VG  Bild-Kunst, Bonn 2012 resp. SABAM Brussels 2012. / Courtesy Sprüth  Magers Berlin London.

2 et 3 : Installation  Views / Installation View of Rosemarie Trockel, Flagrant Delight at WIELS  Contemporary Art Centre, Brussels, 2012. Photo by Filip  Vanzieleghem.

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