EINSTEIN ON THE BEACH : L’OPERA DE BOB WILSON ET PHIL GLASS A MONTPELLIER

Einstein on the beach / Un opéra de Philip Glass mis en scène, en lumières et scénographié par Bob Wilson / Chorégraphie Lucinda Childs / re-création en première mondiale au Corum de Montpellier.

Après Nelken, la pièce historique de Pina Bauch, récemment disparue, et qui a été reprise exceptionnellement en France au Théâtre de Nîmes, le Languedoc-Roussillon crée à nouveau l’évènement en offrant en première mondiale la re-création d’Einstein on the beach, opéra mythique des seventies.

Deux personnages en avant-scène ânonnent. Gestes de dactylo. Petit à petit, le Chœur envahit la fosse. Les 12 choreutes et les quatre comédiens (dont un enfant qui fera les trois représentations d’affilée, contrairement à la législation française du spectacle) sont tous en pantalon et chemise blancs avec bretelles noires. Des tenues basées sur une photo d’Albert Einstein rappellant l’Amérique des années 50. Tout au long des 4h30 de cette oeuvre sans entracte, ce sont 9 tableaux qui sont portés par 38 interprètes de talent pour une invite au voyage par la grâce de la mise en scène éblouissante de Bob Wilson et la musique répétitive de Philip Glass.

Comme pour tous les spectacles mis en scène par Bob Wilson, chaque tableau dégage une puissance évocatrice incroyable, sans pour autant bloquer l’imagination. Ces images accordent une très grande place à la musique et au mouvement. Le spectacle est total, à chacun son tiers : Glass pour le son, Childs pour le mouvement, Wilson pour le visuel. Comme Wilson utilise l’espace dans toutes ses dimensions, les photos seules n’arriveraient pas à retranscrire complètement ce qui se passe sur scène. On ne se risquera donc pas à décrire les tableaux qui s’enchaînent sans logique apparente. Einstein on the beach n’est pas une fable, une histoire mais l’enchainement de séquences. Entre les séquences, des Knee Plays (littéralement pièces genoux) qui servent d’articulation entre les tableaux. Du train au procès en passant par un vaisseau spatial ou un immeuble donnant sur la rue, chaque tableau offre une image de la société américaine contemporaine. Ce sont les mythes du XXe siècle, et notamment le personnage d’Albert Einstein, qui sont traversés ici, de la chambre universitaire à la bombe nucléraire.

En effet, Einstein on the beach a cela de remarquable qu’il dresse un triple portait : l’Amérique de 2012 regardant l’Amérique des seventie’s qui regardait l’Amérique des années 50. On aurait pu croire que l’œuvre serait devenue ringarde, datée mais ce triple regard la rend toujours aussi contemporaine. Ce portrait étasunien foisonne de symboliques, de la plus concrète à la plus historique : un café à emporter dans son sac en papier, l’explosion nucléaire, les trains et les pistolets du Far-west, les accents jazz du saxophoniste Andrew Sterman mais surtout les luttes blancs/noirs ou hommes/femmes.

De temps à autres, la lumière n’est qu’en contre jour pour ne laisser apparaître que les formes des corps. Cet opéra donne à voir une ossature de musique pour des ombres de corps. Au spectateur de lui conférer du charnel. Tout au long du déroulé, une conque est posée en avant-scène. Certains chanteurs, danseurs ou comédiens écoutent ou regardent à l’intérieur de la conque, comme si le théâtre était une coquille vide à remplir.

Mais les spectacles exigeants demandent des spectateurs qui le soient tout autant. Au fil de l’oeuvre, certains invectivent leurs voisins qui parlent, sortent leurs repas (!)… La musique répétitive cherche à emmener le spectateur, et celui-ci a bien du mal à s’embarquer, les perturbateurs étant légion pour cette représentation-là. Déjà pour l’ouverture, avant que le noir ne se fasse, le brouhaha perdure alors que le spectacle vient de commencer. Si la lumière ne s’éteignait pas, le fond sonore de ceux qui sont là pour être vus au moins autant que pour voir continuerait, sans que ces derniers ne se préoccupent un instant de ce qui se déploie sur scène ! « Dans la mesure ou Einstein on the beach est interprété sans entracte, les spectateurs sont invités à sortir et entrer dans la salle comme ils le désirent. » nous dit le programme. Certes…

Contrairement à la salle, vivante et papillonnante, le spectacle est très figé, millimétré, orchestré au déplacement ou à la milliseconde près. Bob Wilson est un metteur qui joue beaucoup sur l’immobilisme. Rien ne bouge, pas un cil, pas un doigt. Il y a quelque chose d’un musée de cire mais quand un micro-mouvement a lieu, subrepticement, c’est tout un monde qui change, qui bascule, dont l’ordre entier est remis en cause. Un détail qui fait passer instantanément la scène du lourd, du glauque vers l’humour et la légèreté. Cette légèreté n’est présente que dans la mise en scène. La chorégraphie (servie par des danseurs impeccables et implacables) ne change pas d’un iota. Ainsi sur une des danses, les interprètes se relaient pour enchaîner grand jeté/ pirouette/ tour pendant plus de dix minutes. La musique est un morceau de bravoure pour certains, notamment la flûte qui écope de très très très très longues tenues qui se doivent d’être impeccablement stables, c’est un challenge que relève le flûtiste avec brio.

Le plus remarquable dans cet opéra est sans doute l’excellence des artistes, dans la précision comme dans la performance qu’une telle durée induit. Le chœur, en passant de la fosse à la scène, sans aucune pause, (hormis pour les passages de ce qu’on pourrait appeler un récitatif sur fond d’orgue), arrive à tenir quatre heures trente d’une musique répétitive construite autour de variations infimes et précises. Même un spectateur lambda qui n’aimerait pas Philip Glass, qui n’adhèrerait pas à la scène contemporaine, ne pourrait qu’apprécier le travail, la réflexion et la symbolique à l’oeuvre dans ce spectacle incroyable. Dans la salle beaucoup de curieux, et pas des plus disciplinés, sont cependant restés jusqu’au bout pour offrir aux artistes un tonnerre d’applaudissements parfaitement justifié.

Bruno Paternot

Einstein on the beach, opéra composé par Philip Glass mis en scène, en lumières et scénographié par Bob Wilson, choregraphié par Lucinda Childs, re-création en première mondiale, a été donné du 16 au 18 Mars 2012 au Corum de Montpellier.

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http://www.dailymotion.com/embed/video/xpk16u
Einstein on the Beach, Montpellier le 18 Mars… par claude-mawas

Visuels : copyright Opéra de Montpellier.

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