LES PARADIS PERDUS D’ALAIN HUCK

exposition Alain Huck au Centre Culturel suisse, Paris.

A Paris, le CCS (Centre culturel Suisse) présente la première exposition d’Alain Huck dans une institution en France. Cet artiste Suisse, né en 1957, pratique principalement le dessin au fusain, en virtuose. Avec ses compositions envoutantes, il aborde les rapports des hommes entre eux, et ceux qu’ils entretiennent avec une nature bienveillante et empoisonnée.

L’exposition comporte un espace central aux murs blancs qui est situé sous une verrière et autour duquel sont articulées des salles aux murs noirs. Dans l’une d’entre elle se trouve la série Desdownshadow, des photographies de l’atelier d’Alain Huck, soit un lieu réel. Des éclairages simples, comme par exemple le faisceau d’une lampe de poche, projetés sur des objets ou sur des parties de son corps, produisent des jeux d’ombres qui animent la surface lisse des images. Mens (esprit, réalité) correspond à cette partie obscure. Songe (rêve) à celle centrale,  bien éclairée. Comme une note de bas de page, ces deux termes évoquent la nature des deux types d’espaces de l’exposition. Liés, ils forment le mot «mensonge», puisque on s’attendrait à trouver l’espace des rêves dans la partie noire, et celui de la réalité dans la blanche. Il y a une inversion, comme dans un rêve éveillé.

Quatre grands dessins, produits spécifiquement pour l’exposition, sont présentés dans l’espace central blanc. Cet ensemble est intitulé Ancholia, en référence à la mélancolie de Dürer, et aussi au nom d’une fleur, l’ancolie. Chaque dessin est doté d’un titre. Ring pourrait représenter un village alpin enneigé, avec des zones blanches intenses, et d’autres d’un noir profond. En réalité, c’est une carte postale ancienne du site archéologique de Carthage qui a servi de modèle. Cette scène, qui se situe hors d’un espace réaliste, semble éclairée en son centre par un puissant halo de lumière. Comme un ring, un cirque, un théâtre circulaire, ou comme une déflagration, cette zone claire contraste avec l’extérieur obscur. Acte, le dessin qui lui fait face, correspond à l’architecture contemporaine des sous-sols du théâtre de l’Arsenic, à Lausanne. De part et d’autre, figurent Récidive, qui montre un paysage d’eau qui se fige, aussi minéral que le pays des morts et Ancholia où apparaît l’image insaisissable de «Melencholia» de Dürer, avant d’aussitôt disparaître dans la végétation.

Tentation, une cabane composée de quatre troncs moulés en aluminium, est placée au milieu, soit au centre de l’exposition. Son titre évoque l’anachorète Saint Antoine qui se réfugiait en proie à des hallucinations. L’oeuvre fait aussi référence à la cabane décrite par Henry David Thoren dans son livre Walden, sans doute le premier manuel d’une pensée écologique. Une retraite, celle d’un homme dans les bois, y apparaît comme le moyen par excellence de s’adonner à un questionnement sur l’être humain, et sur la nature. Mais au-delà de sa forme architecturale primitive, cette pièce, avec son ossature métallique surdimensionnée, ressemble à un gibet royal. Elle permet toute sorte de projections, et s’inscrit dans la série des objets empoisonnés que réalise aussi Alain Huck.

Quinze agaves, disposées sur un podium en rang de trois, barrent un des espaces obscurs. Plantées en terre dans des pots emballés de plastique, exposées à un éclairage artificiel puissant, leurs ombres épineuses se projettent contre une paroi de bois qui divise la salle. Un même mot, « Eden », est gravé sur les feuilles  de manière répétitive. Contrairement à l’olivier, l’agave n’est pas une plante de paradis. Elle est piquante et elle est parfois utilisée en guise de barrières autour de camps militaires. C’est un végétal que l’on rencontre en Algérie, et sur tout le pourtour de la Méditerranée, marqué d’inscriptions intimes. Le mot «Eden» est une citation directe du livre de Guyotat Eden, eden, eden.

Cet ouvrage, que son auteur a écrit suite à la guerre d’Algérie, est comme une longue litanie contre les violences faites aux corps. Il se présente comme un chant, dans lequel la présence physique du texte est extrême. L’ouvrage, considéré comme pornographique a été censuré en France, alors qu’il était justement un hymne contre l’obscénité de la violence faite à l’homme par l’homme.  Dans l’exposition, ces agaves qui établissent un lien ambigu avec la nature, sont des articulations pour la lecture des autres pièces, qui comportent aussi deux vidéos. No see no bomb, qui s’inspire des consignes données aux pilotes chargés des bombardements sur Hisroshimaet un film en boucle, dans lequel on voit les lèvres de l’artiste énumérer une liste des différents langages des animaux.

À l’occasion de l’exposition, le CCS publie un livre d’artiste d’Alain Huck, Ancholia (format 290 x 440 mm, 260 pages). Cet ouvrage est constitué des quatre dessins – Ring, Acte, Ancholia et Recidive – présentés à l’échelle 1:1, soit reproduits fractionnés, ainsi que d’un texte, L’inspection des roses. Il consiste en un assemblage de quatre vingt deux espaces littéraires choisis dans un répertorie constitué par l’artiste ces vingt cinq dernières années, et qui regroupe des extraits de citations sur la nature écrites par des auteurs tels Thomas Bernard, Antonio Lobo-Antunes, Michel Leiris, Herman Melville, Amos Oz ou William Faulkner. Avec ce livre, il crée une narration qui se rapproche de celle de ses dessins et dans laquelle on se perd. En effet, la logique qui définit l’ordre selon lequel les citations apparaissent est aléatoire. Seules sont retenues les premières occurrences d’une allusion à la nature par chaque auteur. A l’occasion du lancement de ce livre, le 30 mars prochain, Jean-Quentin Chatelain propose une lecture scénique de l’Inspection des Roses.

Josiane Guilloud-Cavat

Alain Huck / Jusqu’au 15 avril 2012/ CCS – Centre culturel Suisse, Paris / www.ccsparis.com /
Lecture scénique le 30 mars 2012 à 20H / Alain Huck / Jean-Quentin Châtelain

Visuel : Eden Eden Eden (détail) / Agave Americanae scarifiés, feuilles plastiques, bois : Production Centre culturel suisse, Paris

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