CHAPELLE SAINTE ANNE : TRACES, EMPREINTES OU « CHOSES TUES »

«Traces, empreintes et choses tues», installation de Jean-René Laval et Bruno Privat / Chapelle Sainte Anne Arles / 25/02 > 25/03.


Pour François d’Assise, parler aux oiseaux ne nous permet plus de mentir, de nous consoler par l’arrogance d’un vouloir-dire. Les oiseaux ne mentent pas puisqu’ils n’arrêtent pas de chanter, n’arrêtent pas de vivre.

Parler oiseau ou parler des oiseaux est une toute autre histoire que Jean-René Laval, curieux sculpteur, nous livre dans la chapelle Sainte Anne d’Arles. Il a constitué une « réserve ornithologique » de toute beauté, titre du ballet muet et à l’arrêt, qui rassemble dans leur dissemblance parfaitement improbable une cinquantaine de sculptures, une volée de volailles, de pierres et de ferrailles, parfois de bois et d’osier. Improbable et imaginée en tant que collection tant l’espérance de voir de si nombreuses espèces différentes dans un espace concentré et un temps réduit fait partie de l’uchronie, du paradigme de l’immobilisation du temps cher aux botanistes et aux naturalistes.

Hiéroglyphe et marque du biotope de la Camargue (thème porteur et étendard de l’exposition), l’animal qui picore, niche et se reproduit dans les roseaux, réduit à sa ligne, dans toute la suggestivité de la présence d’une faune qui vole est cité comme trait spécifique d’un environnement. Stylisé en tant que fait culturel __ une des plus grandes réserves pour les oiseaux en Europe-, en tant qu’embrayeur associatif __ prenons-nous le temps de voir les choses et les gens qui se cachent, quelle est la nature du silence, à qui est destiné le silence de la nature, que taisons-nous et qu’est-ce qui nous pousse à nous taire, à chanter ou déchanter ? -Laval travaille à la main ses rêves et inscrit ses visions dans un espace où il ne veut rien dompter de l’observation. Le vivant, la mémoire vive, c’est là où il rejoint la poésie de Calder, de Miro et parfois Tinguely, il s’attèle à un ensemblier de signes, une constellation de référents et de marqueurs identitaires qui sont les mêmes de ceux de l’office du tourisme, du dépliant mais qu’il aggrave de légèreté : il ne fait pas de cadeau à ceux qu’ils croquent, il aime rappeler Chaval : « les oiseaux sont des cons ».

L’allégorie est réussie, en se limitant à un trait, à un fer forgé torsadé, l’échassier réduit à son schème scande une célébration aussi mystérieuse que celle pratiquée par les prêtres de Thèbes. En Haute Egypte, l’ibis était protégé et vénéré, d’autres oiseaux des marais occupent une fonction quasi mystique : le héron cendré et la crécelle. La cinquantaine de pièces produites par J-René Laval, dans leur prodigalité,, illustre non seulement un attachement à un cadre de vie édénique et artificiel qui serait celui de la réserve, du sanctuaire écologique, mais l’occasion de pondre des pictogrammes saisissants de douce ironie, un hommage joyeux au bastringue des postures, au carnaval des mendigots et des poulardes, à l’infatuation de faux seigneurs et à l’humilité de roitelets.

Se concentre le meilleur de la joie quand elle passe, change de climax. Apparaissent alors comme présents (dons de la nature et des dieux) ce qui est donné à voir comme représentants tributaires. « Choses tues » au sens de Choses vues de Victor Hugo, un journal d’humeur, un ensemble de crobars qui dit tout.

Aux quatre installations et à la volière magique de Laval, correspondent des photos sur papier salé de Bruno Privat …. Les épreuves de sténopé évoquent l’immuable temporalité du delta du Rhône, l’impression une fois fixée en sépia foncé renforce le poids du temps, la lenteur de la vie entre eau et terre. L’harmonieuse mélancolie de l’horizontalité encadre les installations de J-R Laval qui occupent en bas des marches sur les dalles toute la nef de la chapelle. Dès l’entrée, dans un enclos, un cimetière taurin, un corral où sont échouées des têtes de bêtes, des crânes, des cornes, un tableau de chasse épizootique, un seul crâne peint en noir rappelle la noblesse des bovidés semi-sauvages dans les marais et dans l’arène. Pièce surchargée où l’accumulation des signes fait penser à un attirail surréaliste, un dépositoire d’oublis. La deuxième pièce est constituée d’une large bande de sable des marins salins où une dizaine de poteaux de clôture nous mène radicalement à l’opposé de l’encombrement.

Le propos se resserre encore et si l’anecdote est rappelée, une fugue à son égard s’articule. Il n’y a rien de local dans ce muséum d’histoire naturelle à l’antique. De toute éternité, les oiseaux préfèrent la compagnie de leurs congénères. Le mainate fait le malin mais il reste furieux de jouer au valet. .La troisième installation qui forme un espèce de bac à sable des rêves perdus sans être annotés où trône un flamant rose grandeur nature parmi un amoncellement de pièces détachées, moulages en plâtre des ailes d’anges ou de danseuses parties en courant dans les coulisses, fabriques de deltas de pattes blanchies et trace de l’alchimiste, dans chaque installation, un élément égaré et discret en bronze, qui joue à la fois clé et clin d’œil. Le mythe est à la casse, jouet d’une illusion, les regards sont trop assistés.

Plus de 3200 visiteurs sont venus voir cette exposition simple et farouche. L’hymne au patrimoine dégriffé et illustré à pattes de mouche, tel la trace d’un échassier sur le sable de l’étang de Vaccarès.

Emmanuel Loi

L’exposition Jean-René Laval et Bruno Privat à la Chapelle Sainte Anne Arles s’est tenue du 25/02 au 25/03 2012

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