« MICHELLE » : CADAVRE EXQUIS EPISODE 2, GALERIE ROGER TATOR

« Michelle » / exposition Sophie Dejode & Bertrand Lacombe /  Galerie Roger Tator  / Lyon / jusqu’au 4 mai 2012.

« Le cadavre exquis est un jeu qui consiste à faire composer une phrase ou un dessin par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles puissent tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes (…) ». Extrait du « Dictionnaire abrégé du surréalisme », d’André Breton et Paul Eluard (Editions José Corti).

De ce postulat surréaliste, Sophie Dejode et Bertrand Lacombe en renversent la règle du jeu dans cette série. Leur travail par épisodes est, différemment du Cadavre Exquis littéraire, de tenir compte de la contribution précédente, de sa trace, sa mémoire et d’ouvrir, d’œuvrer à l’hospitalité d’accueillir la suivante. Mais de quoi s’agit-il ?

Les deux plasticiens ont imaginé une sculpture hybride qui se dote d’éléments nouveaux, de pièces récupérées de sculptures et propos précédents et intégrés comme nouvelle contribution aux étapes de la métamorphose. Ainsi, la créature raconte une histoire à tout endroit de son corps. Chaque morceau a son propre récit, mis en commun aves les autres récits des installations antérieures, pour un nouveau récit.

Le jeu se désarticule, se réarticule à mesure que la sculpture est démembrée et recomposée différemment, à chaque voyage, en d’autres lieux. Chaque événement de déplacement est l’occasion de reconfigurer le « monstre », fort de sa précédente représentation et en même temps libéré par sa nouvelle allure.

Cette œuvre composite prend initialement forme lors du thème « Spectacle du quotidien » de la Biennale d’Art de Lyon en 2009. C’est alors une sorte de rat aveugle, au corps de chaudron et de marmite, organes centraux des repas processuels de l’installation/performance des deux plasticiens Off the Wall, le rendez-vous des errants. Depuis, le jeu de la métamorphose se poursuit en épisodes d’itinéraires. L’installation transformiste donne aujourd’hui corps à Michelle, autour du thème du campement, dans la galerie Roger Tator.

Michelle recueille, accueille les conversations entre des mondes infiniment petits et démesurément grands, sans que ce rapport de force soit inégal. La résonance des uns se fait écho aux autres. Le global s’invite à la table de la particule, l’accessoire pénètre le fondement, le jouet devient l’objet d’une utilité plurielle. Lui–même issu de la mobilité, le corps de Michelle incarne le mouvement, le déplacement. L’histoire du voyage, de l’errance, de l’itinérance, de la précarité inventive.

Où l’on rencontre l’ « in/appartenance », une forme originelle de liberté, l’absence de terre et l’humain pour ancrage. L’exil et le partage sont les thèmes fédérateurs du récit de l’œuvre (la main, la cabane, le bateau, l’âme pirate, la lampe, le chaudron, le gaufrier, le camion, etc). Où l’on a le sentiment que toute l’œuvre déploie en sourdine, par leur absence, les symboles de la matérialité, de la propriété. Ces symboles ici désacralisés, sont joliment détournés en autres projets que l’option de leur fonction première. L’apparent désordre jubilatoire oublie, sans jugement, la vanité aléatoire d’un monde consumériste et ses contraintes déterministes, qui se consume, se cannibalise.

Michelle offre du jeu et de la joie. Elle crée une singulière unité. L’usage l’emporte sur l’usuel. On sent vibrer, dans ses entrailles de fortune, le cœur de vie, ce que l’essentiel peut procurer de nouveauté inlassablement renouvelable, par des morceaux, des objets de grande simplicité qui, ensemble, forment l’emblème d’une solidarité. Elle évoque intimement l’utilité vitale et ses gestes possibles d’innovation et d’inventivité.

Le nomadisme est au cœur du travail de Sophie Dejode et de Bertrand Lacombe. Un monde où l’homme mobile dispose de lui-même, par lui-même. La nécessité quotidienne est envisagée de manière ludique, tel un parcours d’ingéniosité. Il naît de la tête des deux plasticiens un vaste monde, où les mécanismes de diversité, outre de satisfaire les besoins d’existence, ont également fonction d’un message poétique, humoristique, absurde, sensé, tel un idéal d’harmonie que rien ne contraint.

Libérer, en quelque sorte, toutes les libertés possibles, en levant les frontières, réelles ou mentales, des territoires réels ou chimériques. En levant le dictat d’une filiation matérielle et de l’accessoire vénérés en culte statutaire.

Le travail de Sophie Dejode et de Bertrand Lacombe n’a donc pas de référence à un type de discipline, ni de préférence pour un médium particulier. Tout semble absolument intéressant, combinatoire à l’infini, pour installer des mondes, des campements, des bivouacs et créer en eux d’autres mondes, d’autres atmosphères. Provoquant des rencontres, alliées de leurs différences, au commun du verbe Etre et du vivre ensemble. Dans une dimension, à la fois passagère et intemporelle, de l’Ici et maintenant.

Michelle, créature éphémère, épisodique, enfantée de l’immensité, fait partie de cette caravane en procession, un continuum joyeusement hors du temps. Tel un conte de tradition orale qui n’en finirait jamais de se traduire et se réinventer autour du monde. Depuis toujours et pour longtemps.

Katia Jaeger

Biographies des artistes : http://www.pschiit.org/artistes.php?i=24
Entretien de Sophie Dejode et Bertrand Lacombe : http://rdvcreation.wordpress.com/
Galerie Roger Tator : http://www.rogertator.com/


La Galerie Roger Tator occupe le ventre d’une petite maison en résistance en plein cœur de la rive gauche de Lyon.  Créée en 1994 par deux jeunes designers, Eric Deboos et Laurent Lucas, l’espace est un pont d’échanges entre le design et les arts plastiques ; univers alternativement présentés à la Galerie. Le lieu se distingue des autres par sa mission de recherche et d’investigation artistiques.  Il sollicite les liens croisés, complémentaires et interactifs entre plasticiens, graphistes, designers, vidéastes, architectes, etc., pour générer un travail collectif, unique – généralement in situ, narratif, visionnaire ou fictionnel, empreint des temps présents.

 Impliquée dans le tissu social et urbain du quartier, la galerie Roger Tator initie et participe à de nombreux projets hors les murs. Ainsi, Superflux naît en 1999 dans le cadre de la fête annuelle des Lumières de Lyon, – articulée autour de la date du 8 décembre. La dimension du projet investit le territoire urbain (vitrines, magasins, rues, façades, etc) du quartier, qui devient une grande scène d’expression pour les modeleurs de lumières, en impliquant et rassemblant ses habitants.

 Lui succède Superflou en 2008, un projet collectif qui met son focus artistique sur un îlot de persévérance végétale dans la ville. « L ’Ilôt des Amaranthes », impulsé par le plasticien Emmanuel Louigrand, questionne, renvoie, déploie les problématiques de l’espace et de la nature et transmet aux habitants du quartier des outils d’échanges fédérateurs autour du site, régulièrement entretenu, occupé et visité. A l’occasion de cette fête itérative du 8 décembre, la galerie R.Tator invite des plasticiens lumières et vidéastes pour animer le site des Amaranthes durant la période des festivités.

Galerie Roger Tator / 36, rue d’Anvers 69007 Lyon / 04 78 58 83 12 / www.rogertator.com

Photographie :  © Sophie Dejode & Bertrand Lacombe / Extrait de « Michelle » Sophie Dejode & Bertrand Lacombe dans la Galerie Roger Tator, février 2012.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

    Art Art Bruxelles Art New York Art Paris Art Venise Biennale de Venise Centre Pompidou Danse Festival d'Automne Festival d'Avignon Festivals La Biennale Musiques Palais de Tokyo Performance Photographie Théâtre Tribune
  • Archives