CARNETS DE TEL AVIV #02 : MANIFS, GRAFFITIS & LOVE REVOLUTION

CARNETS DE TEL AVIV par Sabine Huynh. 

Tel Aviv, le 1er avril 2012.

Chère A.,

Sur le balcon, la pleine lune fige les plantes dans une lumière d’aquarium qui n’a rien à voir avec l’embrasement athénien du douze février dernier. Il est trois heures du matin, il fait lourd, je t’écris car je souffre avec toi. Je me demande si tu arrives à dormir, ou si comme moi ton cerveau brasse les pensées qui martèlent tes rétines, feu d’artifice d’idées contradictoires, incendies d’activistes. Tu tires peut-être sur une énième cigarette alors que tu avais arrêté de fumer à la naissance de P. Comment vas-tu ? Je t’imagine assise en tailleur sur ton lit, entourée des chats en peluche que tu collectionnais quand je t’ai connue à Paris il y a vingt ans. Je t’imagine aussi un peu grelotante, aux aguets derrière le carreau de ta cuisine, cette vitre fine qu’un jour de colère récent ton bras a traversée, te valant plusieurs points de suture entre le poignet et le coude (et tes larmes ravalées). Tu aurais bien sauté par la fenêtre, comme l’a menacé de le faire cette femme licenciée avec son mari de l’administration qui les employait ; une femme rousse, jolie, encore jeune, les traits déformés par le désespoir. Tu aurais bien sauté, mais tu as trois enfants, alors tu as essayé de tout balayer d’un revers de la main… Vois-tu les étoiles, ou bien ton ciel est-il couvert cette nuit ? J’ai bien peur que n’y brille que le souvenir des flammes du douze février, l’autodafé de tes rêves…

… et j’ai repensé à cette autre nuit suffocante, d’août 2011, à Tel Aviv, quand je peinais à me frayer un chemin sur le boulevard Rothschild, après minuit. Ce boulevard, qui le vendredi soir, et pas seulement le vendredi soir, foisonne de vie – confidents assis sur les bancs et dégustant des sushis ou jouant au backgammon (shesh-besh en hébreu), amis dansant jusqu’aux boîtes de la rue Lillenblum, couples enlacés sous les flamboyants, les ficus et les zigzags des gardiens de nos nuits, les petites chauve-souris noires si sensibles – ce boulevard dégageait en cette chaude nuit d’août une atmosphère si intense et chargée d’émotion qu’on aurait pu craindre l’émeute, mais non, on se serait cru à Woodstock dans les années soixante car il y régnait aussi une incroyable bienveillance mêlée de solidarité.

J’avais donc du mal à avancer, slalomant au milieu de pas moins de quatre cents tentes déployées-là, et de centaines de gens, debout, assis, ou allongés sur des canapés défoncés, discutant politique et écologie, riant, fumant, chantant du Bob Dylan en s’accompagnant de guitares, dansant, rêvant, au sein du plus grand camping protestataire du monde, sous le signe de la « révolution de l’amour » : peace and love, oui. Parmi les photos qui accompagnent cette missive (toutes prises à Tel Aviv, la plupart représentant des graffitis, un moyen d’expression très apprécié ici puisqu’environ une cinquantaine d’artistes taggeurs et graffeurs chevronnés s’y adonnent régulièrement, en plus des anonymes nocturnes), tu en trouveras une du symbole de « la révolution par l’amour » : un cœur ouvert, au-dessus des trois mots mahapeha shel ahava (littéralement « révolution de l’amour »). Ce tag réalisé par un collectif d’artistes telaviviens se décline dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sur les murs de la ville.

Tout a commencé l’été dernier, quand une jeune femme prénommée Daphné, exaspérée par la hausse incontrôlable du prix des appartements et de celui des loyers, a décidé de protester en plantant une tente en plein milieu d’un boulevard huppé de Tel Aviv, qui s’appelait « rue du peuple » avant d’être rebaptisé du nom du baron philanthrope Edmond James de Rothschild (à qui ces événements n’auraient sûrement pas déplu).

En écrivant ces mots je me souviens du temps respectif que nous avons passé à Paris, toi et moi, à courir après une chambre potable dans un immeuble potable et dans un quartier potable, et je repense aux rats qui squattaient votre salon, et à ton étrange colocataire, qui dormait avec ses chaussures crottées aux pieds.

Très rapidement, des dizaines puis des centaines d’autres « campeurs » ont rejoint Daphné avec leurs piquets, créant une Tent City révolutionnaire au cœur de Tel Aviv, une « cité de tentes », et tous les jours qui ont suivi, des manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes ont eu lieu, ici et dans quarante autres villes du pays. La vague de protestation sociale était sans précédent et d’une ampleur exceptionnelle pour un si petit pays. Le peuple réclamait plus de justice sociale et chantait des slogans contre le coût élevé de la vie, contre l’absence d’égalité dans la répartition des richesses, contre le Système, contre l’Establishment, contre la guerre.

La dernière fois que nous nous sommes parlées au téléphone, tu m’as raconté avoir brigué quelques mois auparavant un emploi en France qui correspondait à tes qualifications, à ton doctorat et à ton expérience de chercheure en biochimie. Je sais bien que depuis ton retour en Grèce il y a de cela bien des années, tu n’as jamais pu retrouver du travail dans ce domaine, malgré ton excellence. Je n’arrive pas à croire que les psychologues que tu as consultés au sujet du sentiment d’abattement qui te rongeait n’ont pas vu plus loin que l’arrondi de ton ventre et ont attribué tes déprimes successives à des dépressions post-natales. J’ai été soulagée d’apprendre que même si S. avait au début refusé catégoriquement d’émigrer, alors qu’il s’épuise à traduire des notices d’emploi jour et nuit pour que puissiez (à peine, dis-tu !) joindre les deux bouts, il s’est ravisé dernièrement. Les flammes de février y sont-elles pour quelque chose ? Avez-vous réussi à faire faire des passeports pour les enfants ? Tu m’as avoué être totalement angoissée, à bout, et tellement tendue que tu pourrais « attaquer n’importe qui dans la rue pour n’importe quoi ». Tes mots m’inquiètent. Comme j’aimerais pouvoir t’aider, mon amie.

Avant d’aller me coucher, j’ai visionné des vidéos des émeutes d’Athènes. Quelle frustration, quelle exaspération, toute la fureur du monde y explosait. Ici à Tel Aviv, pas plus tard qu’hier soir, des centaines de personnes ont manifesté en soutien au peuple syrien et en faveur d’une intervention internationale qui mettrait fin au carnage actuel. Là-bas, les manifestations se finissent toujours dans un bain de sang.

Chez toi, la détresse semble être devenue intolérable, voire insultante, d’où ces émeutes. Est-ce que ça s’est un peu calmé ? Tu te souviens que je t’avais raconté qu’à l’automne dernier, plus de cent cinquante mille personnes ont manifesté calmement à Tel Aviv pour la justice sociale ? Ce fut incroyable, et bien sûr cela a ouvert la digue à une vague de manifestations diverses depuis.

J’ai fait un rêve kafkaïen cette nuit… S. et toi étiez à la mairie d’Athènes, vous aviez besoin d’un tampon sur un formulaire. L’employé a refusé de vous servir, sous prétexte qu’il n’avait pas un certain tampon (qu’il avait pourtant), et il vous a envoyé à un autre étage, où un second employé a refusé de vous servir et vous a envoyé au quatrième étage où là encore on a refusé de vous servir, pour vous renvoyer au troisième étage et ainsi de suite, jusqu’à ce que vous vous retrouviez face au premier employé, qui refusait toujours de vous servir, malgré l’injonction de son supérieur, malgré le miel de ta politesse forcée, puis tes sourires ravageurs, suivis de tes arguments, de l’expression de ta compassion, mais rien n’y faisait, et tu as fini par lui avouer que toi aussi tu souffrais cruellement de la situation actuelle, mais qu’il fallait absolument qu’il t’appose ce tampon et sa signature sacro-sainte sur ce formulaire…

L’employé s’est soudain mué en mûle, et c’est alors que tu lui es tombée dessus avec toutes les insultes et les coups frustrés et furieux que tu connaissais. Tu lui soulevais les oreilles et hurlais dedans : « Fais ton travail, espèce d’abruti poilu, je paie des impôts qui paient ton salaire ! Je vais porter plainte auprès de Papademos ! ». C’est là que je me suis réveillée en sursaut, à une heure moins le quart.

Je reviens d’une longue balade insomniaque qui m’a menée jusqu’au port. De rue en rue, j’ai suivi un chat en pensant à toi, à tes envies insatisfaites de sable chaud et de liberté, que j’ai ici… mais me manque ton bonheur. Pourquoi ne viendrais-tu pas passer un long weekend avec nous ? Tu vas me répondre que les enfants ont besoin de toi… Te souviens-tu de la fois où je t’avais envoyé la photographie d’un arc-en-ciel que j’avais surpris et que tu avais pleuré sans retenue en la voyant parce qu’elle te rappelait trop Athènes (tu vivais encore à Paris à cette époque) ?

Mon chat de nuit avait rendez-vous avec un repas copieux de poissons et fruits de mers dans une poubelle du port, l’une de celles qui se trouvent à l’arrière des restaurants. Et moi j’ai continué mon chemin, pour remplir le blanc, en attendant de te revoir, en me disant que je rêve encore de visiter Athènes avec toi, malgré cette nuit oppressante qui a failli tout détruire. Revoyons-nous très vite.

Je t’embrasse,

Sabine

Sabine Huynh, Tel Aviv, avril 2012.

www.sabinehuynh.com

 

Visuels : Photo 9 : © Irit Kaye 2012 / Photos 1-8, 10 : © Sabine Huynh 2011, 2012.

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