LE VRAI SPECTACLE : JORIS LACOSTE AU CENTRE POMPIDOU

« Le vrai spectacle », de Joris Lacoste, au Centre Pompidou du 10 au 13 avril 2012.

Hypnose théâtrale ou théâtre hypnotique ? l’autre dimension de la création.

C’est dans la Grande Salle du Centre Pompidou que s’est installé le cabinet de Joris Lacoste, auteur, metteur en scène et hypnotiseur avec Le vrai spectacle. Celui que chaque spectateur, guidé par la création verbale, sonore et visuelle de l’artiste se représente mentalement. Une pleine exploration de soi à travers les outils du spectacle de théâtre. Ici, vous imaginez la pièce avec l’acteur en scène : point fixe dont vous ne pouvez que difficilement détourner le regard. Rodolphe Congé vous absorbe lentement dans sa parole, sa présence et vous conduit au voyage des rêves…

La séance d’hypnose se déroule en deux parties. Dans un premier temps, l’induction qui guide celui qui écoute dans un état semi-conscient ; et dans un second temps, le mode suggestions qui créent les images mentales, explique Joris Lacoste. Dans la continuité de ses précédentes oeuvres hypnotiques réalisées dans de petits laboratoires, il concrétise une expérience collective de l’hypnose utilisant les conditions du théâtre.

Qui ne s’est jamais endormi au théâtre ? Parce que la fatigue ou l’ennui étaient plus fort ? Pourtant des choses nous traversent dans cet état, perturbent nos sens, des images restent en mémoire une fois réveillé, sans trop savoir combien de temps on s’est abandonné, on est parti ailleurs… Ce conditionnement rappelle aussi ces moments de flottement au théâtre, de perception floue, à fixer quelque chose, ou quelqu’un droit devant nous : ses interprètes en scène par exemple dans lesquels on se projette. On assiste là à un art qui procède d’une mise en abîme extrême, à travers un homme, seul en scène, qui nous parle, nous regarde, que l’on écoute, regarde, écoute, regarde, nous parle, nous regarde, écoute, parle… Une position qu’on adopte aussi parfois délibérément dans la vie lorsque l’on se retire un instant de ce présent, se mettant mentalement ailleurs, flottant au dessus du réel, dans ce lieu dit de l’imaginaire…

Ce spectacle n’est pas une pièce de théâtre, ce n’est rien d’autre que du théâtre. Ce n’est pas une séance de manipulation, ce n’est rien d’autre qu’un moment de partage. Rodolphe Congé n’est pas un menteur, ce n’est rien d’autre qu’un promoteur de rêve. Parfois, il ajoute des détails à votre scène allégorique, et vous avez envie de lui dire « non, non ce n’est pas comme ça » « ça, ça n’y est pas » ou « je ne suis pas à cet endroit » « non moi je vais plutôt voir par là » mais vous n’y allez pas, vous ne dites rien, vous le suivez. Il peut vous emmener maintenant n’importe où, c’est si doux que vous adapterez la scène à ce qu’il y dit, quand ce n’est pas lui qui peut aussi s’adapter à ce que vous pensez. Bienvenue dans l’étrange monde de l’esprit sur la voie du spectaculaire…

Il ne s’agit pas d’une séance d’ « hypnose de foire » non plus, où les spectateurs deviennent pantins d’une démonstration comique, voire humiliante. Ici, vous ne décollez pas de votre siège, ou à peine peut-être par quelques mouvements où vous vous laissez chavirer, lorsque Rodolphe vous suggère notamment d’entrer dans la danse sur ce bateau (vous y étiez aussi ?). Vous vous raidirez encore moins de la tête au pied pour faire la planche. Bref, vous pouvez vous assurer de rester tout du long tranquillement installés dans votre fauteuil, un siège vous séparant de vos voisins, pour plus de liberté de mouvements. Ils ont pensé à tout. Vous pourrez même utiliser la couverture à votre disposition. Vous êtes donc là pour vous détendre, insiste l’acteur dans son entrée en matière.

Vous pouvez enlever vos chaussures, vous mettre à votre aise, appuyez votre tête, vous placez dans une position de confort, allez, voilà, vous êtes bien, confortablement installés, voilà, c’est bien …. Il déroule ainsi son texte dans une rhétorique digérée, avec l’art et la manière de poser ces mots, ces phrases, ces syllabes, de les répéter, de les relier, les délier … Et peu à peu, vous sombrez dans le sommeil, et le petit point, « le petit pois » que lui a demandé de fixer son hypnotiseur à l’accent suisse quand il est allé pour la première fois faire une séance qu’il nous raconte, ce petit point fixe, c’est lui. Lui, piqué sur la scène, immobile et que l’on observe attentivement. Quelques minutes passent, certains ont déjà plongé dans le sommeil, d’autres résistent encore…

Même en le quittant du regard, il nous saisit de façon incontrôlable par sa voix, et bientôt par les lumières qui se projettent sur cette toile réfléchissante, ajustée en demi-cercle sur l’entièreté du plateau, face à nous, enveloppant l’acteur dans un champ de vision de plus en plus curieux. Sa silhouette peut prendre des formes fantomatiques par le seul effet de notre perception sur l’espace de la représentation. Hallucinations garanties ! « Les mots sont comme une drogue » nous annonçait-il au début de sa prise de parole. Démonstration faite ! Et le supplément d’humour distance avec allégresse toute réticence à l’ultime communion.

C’est un spectacle pendant lequel vous êtes invités à rêver, dans ce semi-conscient, dans cet autre espace-temps donné, dans cette alternative qui vous apaise comme si vous dormiez. Alors laissez-vous aller. Le vrai spectacle vous offre ce temps, celui du voyage, de votre voyage… Il se passe beaucoup plus de choses en soi que sur scène ; et c’est ici toute la consistance des moyens de la création scénique et théâtrale qui est exploitée.

A la fin, il y a eu autant d’histoires que de spectateurs. La magie de l’interprétation est contenue en chacun de nous et qu’il est agréable de voir son attention se détourner de la représentation en jeu, réellement, pour se concentrer sur celle produite en « je », vraiment. Le plus incroyable c’est qu’il utilise des « messages codés » comme il dit, qui vont activer à des moments différents chez les uns et chez les autres, ces images mentales. Ça me parle, dit-on souvent d’une oeuvre qui fait échos à notre propre histoire. Et bien là, plus qu’ailleurs, ça parle, à tout le monde, à des instants ou de manière différente, sur la base d’une mécanique rhétorique encore « exotique » dans la tête des gens.

Joris Lacoste et son équipe, Pierre-Yves Macé pour la musique, Kerwin Rolland et Stéphane Leclerq pour le son, Nicolas Couturier pour la scénographie, nous ouvrent les portes de cette autre dimension, déclinant la méthode scientifique au spectacle vivant. Le chef d’œuvre est celui qui produit en nous les plus belles images, les plus belles émotions, les plus beaux souvenirs n’est-ce pas ? Et bien c’est tout ici que vous apprécierez en vous laissant porter par les combines de Joris Lacoste, le Maître d’œuvre, et de Rodolphe Congé, le Dramaturge, l’Acteur, hypnotiseur à ses heures… Merci et bravo !

Audrey Chazelle

« Le vrai spectacle », de Joris Lacoste, interprété par Rodolphe Congé, avec la participation des spectateurs a été donné du 11 au 13 mars 2012 au Centre Pompidou.

Douze rêves partagés, exposition personnelle de Joris Lacoste, du 7 avril au 12 mai, GB Agency, 18 rue des 4 fils, Paris 3è
Au musée du sommeil, installation sonore de Joris Lacoste, nuit du 12 au 13 avril, Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson, Paris 16è

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