ALAIN TIMAR, LE BONHEUR PALIMPSESTE

« Bonheur titre provisoire » / de et avec Alain Timar, Pauline Méreuze et Paul Camus, inspiré par l’œuvre de Robert Misrahi / Théâtre des Halles, Avignon,  du 22 au 25 mai 2012.

Avec « Bonheur titre provisoire », Alain Timar prend le pari audacieux de se confronter avec les seules armes du théâtre à une réflexion autour d’un des constituants les plus puissants de la condition humaine. Le metteur en scène s’appuie sur la pensée du philosophe pour un dialogue impressionniste, un échange tissé en intelligence avec ses comédiens -exceptionnels- dans un huis-clos sensible et perturbant.

Et tout commence par ce pied-de-nez programmatique : un palimpseste, pictural, qu’Alain Timar en maître de cérémonie ne pouvait qu’offrir à lire comme résolution. Soit l’interrogation, à peine posée, provisoire forcément, annonçant sa solution, un « reset » salvateur contenu dans son énoncé : le bonheur est un truc qui ne fonctionne qu’en faisant table rase de la mémoire.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans cette tentative -réussie- de porter au théâtre un impensable philosophique, qui constitue bien souvent une impasse conceptuelle et demeure en tout cas un impensé de nos sociétés contemporaines. Le bonheur, espèce de monstre rare dont on ne sait s’il faut ou pas jusqu’à en prononcer le nom, fait ici l’objet de toutes les attentions, toutes les sollicitudes, histoire d’en débusquer le moindre début de définition. Un travail délicat s’il en est, auquel le public est généreusement associé, sollicité par ce dialogue qui sous ses yeux tente d’en démêler les fils. Mission impossible ? Certes, mais c’est bien là l’art et le mérite du metteur en scène que d’essayer d’en rejouer le drame.

En réalité, on tient là une cérémonie platonicienne, renouant avec cette agora ici transmutée en espace théâtral, pour un dialogue quasi-socratique qui donne à voir au moins autant qu’à entendre. Et à penser, bien sûr, puisque c’est bien l’enjeu d’une telle proposition. Pour cela, Alain Timar a développé, comme souvent, un dispositif redoutable d’efficacité.

Scénographique d’abord, puisque le centre du tableau théâtral est constitué du tableau lui-même, soit cette toile bi-plane, debout-couchée, qui accompagne la dramaturgie en autant de ponctuations picturales, depuis ce prologue occupé à l’effacement même de ce qui a précédé : toute trace de la représentation précédente.

Narratif ensuite, puisque l’objet est construit comme un montage, au sens cinématographique, ou si l’on préfère, musical du terme. Il s’agit alors d’exposer par touches impressionnistes le postulat, d’en déjouer méthodiquement tous les pièges, en démonter les linéaments, creusant la matière du concept comme l’on ouvre une mine sans fond. Avec bien entendu cette volonté affichée d’en extraire le minerai dans sa pureté originelle. Affichée seulement, car le metteur en scène, comme le philosophe dont il s’inspire, est roublard. Et sait très bien jusqu’où il ne pourra pas conduire son public.

Bref, un dispositif efficace, qui sert une idée du théâtre tout aussi remarquable : mise en abîme, jeux de miroir, distanciation, l’habileté du fin grammairien de théâtre qu’est Timar est ici au service d’une dramaturgie soft, qui ne la ramène pas, n’assène rien, laisse respirer, les comédiens comme le public.

Et les comédiens, parlons-en : impressionnante Pauline Méreuze, qui bouffe littéralement le plateau de sa présence paradoxale : un petit bout de femme d’apparence si fragile, enfantine dans sa robe fleurie, qui s’impose immédiatement dès la première vision en ogresse boulimique, semblant dévorer le théâtre comme s’il s’agissait de son dernier repas. Une énergie stupéfiante alliée à une foi inébranlable au théâtre, en sa vocation irrémédiable de comédienne. De grande comédienne, vous verrez. Très vite, très bientôt.

Quant à Paul Camus, on sent d’emblée le comédien accompli. Parfait dans ce jeu sérieux qu’est le travail d’acteur, qui ne tolère aucune approximation, aucun relâchement. Les deux servent avec beaucoup de force ce pari qui semblait tellement farfelu : porter au théâtre une interrogation centrale, qui détermine chacun de nous. Un truc improbable en vérité. Il fallait la grande habileté, tout le talent, et, oui, la belle roublardise d’Alain Timar pour nous convaincre. Chapeau.

Marc Roudier

« Bonheur titre provisoire » / Compagnie Alain Timar / au Théâtre des Halles du 22 au 25 mai 2012, puis pendant le Festival d’Avignon en juillet 2012

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