CHOREGIES D’ORANGE : UN « TURANDOT » DE BELLE TENUE

Chorégies d’Orange 2012 : TURANDOT de PUCCINI au Théâtre antique (représentation du 31 juillet retransmise en direct par France 2 et France Musique) – Direction musicale Michel Plasson – Mise en scène Charles Roubaud.

Après une « Bohême » de Puccini, intéressante sur le plan vocal mais à la mise en scène un peu pâlotte et poussive, Raymond Duffaut, Directeur des Chorégies d’Orange, nous propose un autre opéra de Puccini, Turandot.

Turandot, princesse chinoise des temps anciens, étrangère à l’Amour et aux hommes, fait exécuter tous les princes demandant sa main qui ne résolvent par ses trois énigmes. L’opéra commence par l’exécution du dernier prétendant qui a échoué comme tous les autres. Calaf, fils de Timur, roi de Tartarie déchu accompagné de sa fidèle servante Liù, est séduit par la beauté glaciale de Turandot et relève le défi. Il réussit brillamment cette cruelle épreuve mais, devant l’effroi de Turandot qui doit ainsi se soumettre, il accepte d’être sacrifié si la princesse découvre son nom avant l’aube. Commence alors une terrible nuit de veille qui voit le sacrifice de Liù, torturée pour dévoiler ce secret, et qui se termine par un baiser rédempteur de Calaf à Turandot qui découvre enfin l’Amour.

Le Turandot proposé ici s’appuie sur un solide trépied qui a fait ses preuves depuis longtemps devant le redoutable Mur d’Orange : Charles Roubaud pour la mise en scène, Michel Plasson à la baguette et … Roberto Alagna, qui aborde pour la première fois le rôle de Calaf, sa treizième prestation à Orange, dont la médiatisation excessive occulte malheureusement aux yeux du grand public l’ensemble de l’œuvre et les multiples talents réunis ce soir là.

La mise en scène opte clairement pour une vision dramatique et sombre qui convient parfaitement à l’œuvre. La rédemption et l’éveil à l’Amour de Turandot (enfin un opéra qui finit bien ! disent certains…) restent dominés et assombris par le sacrifice de Liù et le désespoir de Timur au cours de cette terrible nuit du 3ème acte. Les costumes sont d’une grande beauté sombre, le peuple est terrorisé et violemment réprimé dans de beaux mouvements de foule et la tension dramatique est constamment présente.

Le trio Ping-Pang-Pong, trois ministres de l’Empereur, abandonne l’aspect Commedia dell’arte, souvent utilisé pour « aérer » l’opéra, au profit d’un jeu raffiné et poétique. Ils se lamentent des malheurs de la Chine soumise à ce pouvoir de terreur et leur évocation nostalgique des délices du pays natal s’accompagne d’effets vidéo très réussis qui transforment le Mur en forêt de bambous et la scène en un lac miroitant.

Il semble que Charles Roubaud s’inspire de l’évolution des mises en scène du théâtre contemporain dans l’utilisation de nouveaux moyens d’expression, sans aller toutefois très loin. Pourquoi ne pas projeter sur le Mur les visages expressifs des chanteurs comme cela se pratique, souvent avec succès, dans le théâtre actuel ?

La sinisation du Mur est faite avec un grand raffinement. Un palais, offrant plusieurs niveaux de scènes, s’intègre parfaitement aux pierres romaines dorées et permet des effets saisissants comme les apparitions de l’Empereur qui siège à son sommet en Maître absolu, comme un soleil. Un grand gong masque la statue d’Auguste et suggère un disque lunaire qui illumine l’étrange et sinistre nuit de veille.
Les mouvements des solistes et des foules sont parfaitement maîtrisés et ne donnent nullement l’impression de désordre et de confusion souvent constatés à Orange. On retiendra quelques moments marquants comme l’apparition de Turandot dans une prison sphérique qui, comme une bulle, l’isole encore un peu plus du Monde et des Hommes. 

Musicalement, les prestations des solistes, de l’Orchestre National de France et des chœurs sont d’une très haute tenue et dignes d’une grande scène internationale. La direction de Michel Plasson, plus calme qu’à l’accoutumée, est cohérente avec les options de la mise en scène. La tension dramatique de la partition est constante et renforcée judicieusement par l’utilisation de cuivres en coulisse. Les chœurs, à la fois puissants et limpides, sont remarquables.

Dans cette douce soirée d’été, les voix, toutes en adéquation avec leur rôle, se sont exprimées pleinement dans un bon équilibre avec l’orchestre. Lise Lindstrom domine l’opéra et incarne une Turandot écrasante et terrifiante par sa voix glaciale et métallique d’une rare puissance qui s’adoucit et s’humanise après sa découverte de l’Amour. Maria Luigia Borsi est une Liù sensible et émouvante, toute en nuances mais qui se laisse parfois dominer par l’ampleur du lieu et le poids du Mur sur ses frêles épaules.

Roberto Alagna, souffrant d’une mycose du palais, n’était pas sûr d’assumer le pesant rôle de Calaf et les intégristes de l’Opéra l’attendaient au tournant à la suite de son échec lors de la représentation du samedi précédent au cours de laquelle le contre-ut de « nessum dorma » était resté coincé dans sa gorge. Une partie de la Presse, relayée semble-t-il par les éternels cassandre de l’opéra, évoquait même une fin de carrière, une voix gâchée par ses incursions dans la Variété. Pourquoi une telle intolérance et pourquoi refuser toute dimension humaine aux dieux de l’Opéra ? N’ont-ils pas le droit d’être malades ? Cette inquiétude a pesé sur les deux premiers actes au cours desquels Alagna semblait faire preuve de retenue. Dès le début du 3ème acte, l’admirable voix que nous connaissons et que nous attendions était là pour un « nessum dorma » admirable, limpide, plein d’émotion, ponctué par le fameux contre-ut lancé comme un défi vers le ciel étoilé. Le phénix renaissait de ses cendres et une immense clameur, couvrant malheureusement la magnifique conclusion orchestrale de cet air, s’est élevée du public réconcilié avec son héros. Que de passion dans l’Opéra ! Il le mérite certainement mais on se passerait volontiers de certains « ayatollahs ».

Il convient bien sûr de citer aussi les prestations méritoires de Marco Spotti , admirable Timur à la belle voix de basse, de Chris Merritt en « fils du ciel » plein de noblesse, de Luc Bertin-Hugault en mandarin s’adressant au peuple et, enfin, de Marc Barrard, Jean-François Borras et Florian Laconi dans l’épique trio de Ping, Pang et Pong qui constitue souvent le ressort de cet opéra.

Cette soirée, galvanisée par la qualité du spectacle et la « résurrection » de Roberta Alagna, fut un triomphe absolu. Un grand moment de bonheur pour le public et les interprètes qui ne voulaient plus se quitter. Devant l’insistance du public, Michel Plasson, dirigeant l’orchestre et les chœurs depuis la scène, nous a offert un bis, puis un ter, du chœur final qui reprend le thème musical de « nessum dorma ». Il fallait être là, ce soir là !

Donc grande réussite et succès annoncé pour ce Turandot qui réunissait tous les ingrédients requis. On pourrait toutefois reprocher à Raymond Duffaut de ne pas prendre beaucoup de risques dans les choix des œuvres et des metteurs en scène. Il est vrai que les Chorégies, peu subventionnées, doivent s’appuyer sur un public international sans doute assez conservateur. On a déjà vu à Orange par le passé des mises en scène moins consensuelles, faisant polémique devant un public passionné et divisé, mais faisant progresser et évoluer cet Art total qu’est l’Opéra.

On attend avec impatience de voir de jeunes metteurs en scène mettre le pied à l’étrier et s’attaquer à cette scène et ce mur redoutables pour nous proposer des mises en scènes qui « décoiffent ». A ce titre, il semble que certaines productions d’Aix en Provence, de Salzbourg et de Bayreuth contribuent à cet effort de création et à donner l’exemple. Terminons tout de même en saluant cette superbe soirée qui restera gravée dans la mémoire de tous les « aficionados » de l’Opéra.

JLB

Photos DR

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