CORPS, CHOSE INSENSEE : RENCONTRES PHILOSOPHIQUES AU T2G

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« corps, chose insensée », rencontres philosophiques au T2G / Conférence de Françoise Dastur / Samedi 15 décembre 2012 / T2G Genevilliers.

Il fallait interroger l’affectation émotionnelle ressentie face à un androïde en regard de « Les trois sœurs version Androïde » et « Sayonara ver.2 » de Oriza Hirata. Emmanuel Alloa a donc invité Françoise Dastur pour explorer philosophiquement la question du corps.

Au même titre que les humains, les robots possèdent un corps, un organisme observable et reconnaissable. Ils ressemblent à des individus et comme eux ils répondent. Ils peuvent jouer un texte une fois programmé et se fondre à l’intérieur d’une pièce de théâtre. Dés lors une question reste en suspend : qu’est ce qui différencie l’homme de l’androïde ? Est-ce l’âme humaine, son supposé esprit à l’inverse de son corps pouvant être substitué et rendu vraisemblable par un androïde ?

« Corps, chose insensé » tel fut le titre de cette rencontre et son point de départ. Françoise Dastur est partie du dualisme platonicien et de son opposition radicale entre l’âme et le corps. Pour Platon, l’âme est comme l’antithèse du corps. Elle est invisible, de nature divine, immuable, immortelle. Le corps lui, ne peut que corrompre l’âme par ses appétits. Du corps naît le trouble, il est appréhendé par Platon tel l’étranger à la vie de l’esprit, tel un frein à son épanouissement. Derrière le corps, ce sont les sens que condamne Platon. Au même titre que le corps, ils ne peuvent offrir aucun objet durable pour la connaissance. Ainsi pour accéder à la vérité et s’engager à l’intérieur d’une existence à la hauteur de l’âme, il faut les faire taire et dompter autant que possible le corps, désigné par Platon comme le « tombeau » de l’âme. La philosophie aura pour but, autant que faire se peut, à détacher l’âme des faux-semblants du corps. Le philosophe devra maitriser ses appétits en imposant un gouvernement qui rétablira la véritable hiérarchie des valeurs. Il se consacrera à une existence véritable dans la recherche de la sagesse et dans l’oublie des contingences matérielles.

Le dogme chrétien prolongera cette idée dualiste et continuera à dévaloriser le corps, autour de l’idée d’abstinence, de corps pêché par exemple. D’ailleurs le mépris chrétien du corps conduit non seulement à des tabous, dont la sexualité est le cas le plus évident, mais aussi à la condamnation d’actes physiologiques innocents comme le rire.

Comme l’a souligné Françoise Dastur, il faut attendre Nietzsche pour assister à une grande réhabilitation du corps en philosophie. Avec lui s’effectuera une synthèse entre le corps et l’âme. Cette synthèse aboutira d’ailleurs à un renversement des hiérarchies. Pour Nietzsche, si l’esprit revendique un « moi », le corps lui se tait et agit. Mais de ce silence surgit toute parole : « Cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô mon frère, n’est qu’un instrument de ton corps, et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison. Tu dis « moi », et tu es fier de ce mot. Mais il y a quelque chose de plus grand, à quoi tu refuses de croire, c’est ton corps et sa grande raison ; il ne dit pas mot, mais il agit comme un Moi ». (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra).

Après avoir montré la manière dont Nietzsche inversa le platonisme en réhabilitant le corps, Françoise Dastur s’est tournée vers la phénoménologie. Elle a puisé du côté de Husserl et de Merleau-Ponty. Avec ces auteurs, elle s’est attachée à montrer une possible coïncidence entre le corps et l’esprit. A travers Merleau-Ponty, la conscience, l’esprit n’est pas appréhendé comme une intériorité inaccessible à la manière du cogito de Descartes. Le comportement entier d’un individu se trouve dans le corps, la conscience de l’autre est ainsi accessible par le fait que je puisse saisir son comportement à travers le corps. Le geste dont je suis le témoin dessine un objet intentionnel. A travers l’objet intentionnel que produit le corps de l’autre, je peux me projeter en lui. Le geste est devant moi comme une question, la saisie d’autrui à travers ses gestes doit passer par une forme de réciprocité, car il m’invite à l’y rejoindre lorsqu’il effectue un geste, je ne suis pas opaque à sa présence. Ainsi je dois répondre à son appel qui se traduit par le fait que le même monde nous est donné tout deux et cela à travers le corps. Le corps d’autrui et tout aussi ancré dans le monde dans lequel je suis. Il est également animé par ce flux de vie que je connais de l’intérieur en y participant par mon propre corps.

Au cours de cette rencontre, Françoise Dastur a fait vaciller la ligne de partage entre le corps et l’âme. F Geminoid (androïde), Robovie-R3 (Robot) ont fait chanceler la limite qui peut exister entre l’humain et l’androïde. Ils ont ému le public en se comportant tel des humains. A chacune de leur entrée, ils ont dessiné des objets intentionnels clairs et compréhensibles. Chaque geste ou parole appelait une réponse et invitait à une forme de réciprocité aussi bien au niveau des acteurs qu’au niveau des spectateurs. D’ailleurs sur scène, il n’y eu pas de différence à faire entre les androïdes et les humains. Tous ont participé à la même pièce, leur corps été animé par le même flux vital : « les trois sœurs versions Androïde » ou « Sayonara ver.2 » mises en scène par Oriza Hirata.

Quentin Margne

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Visuels : 1/ Sayonara ver.2 / 2/ les trois sœurs versions Androïde, deux oeuvres de Oriza Hirata jouées au T2G.

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