FESTIVALS : LA SCENE BORDELAISE AFFICHE SA CREATIVITE

Please-Continue-_Hamlet_-_c_[1]

BORDEAUX : NOVART 2012 / Festival de Littérature et d’Arts Contemporains RITOURNELLES.

Retour sur le festival NOVART autour de deux spectacles :

Please, Continue (Hamlet), présenté par la scène conventionnée Le Carré à Saint Médard en Jalles (33), questionne le pouvoir du théâtre sur la vie de la cité en recréant une « vraie » cour de justice qui va juger un « vrai » criminel avec de « vrais » gens.

A partir d’un fait divers réel -un jeune homme a tué le père de sa petite amie lors d’un repas de mariage, dans un quartier populaire de Marseille, et a déclaré qu’il s’agissait là d’un accident- Yan Duyvendak (Suisse) et Roger Bernat (Espagne) proposent un dispositif d’une grande efficacité.

Le procès du jeune homme va se dérouler devant nous et avec nous : à l’issue de la session, des spectateurs seront choisis par le juge pour constituer le jury populaire à qui il reviendra de prononcer le verdict. Afin de garantir l’anonymat des personnes impliquées, les noms des protagonistes du drame ont été modifiés (ainsi, le criminel, « coupable » du meurtre de son beau père, va-t-il être rebaptisé Hamlet, sa petite amie, Ophélie…) et leurs rôles seront joués par des comédiens et comédiennes, alors que les magistrats, juge et avocats, le médecin légiste, le psychiatre (qui viendra à la barre pour rendre compte de son expertise concernant l’accusé), l’huissier, seront eux de « vrais » professionnels recrutés dans chaque ville où le procès a lieu. Chacun, à partir du dossier original d’instruction qui lui a été remis, improvisera son intervention selon le principe de la commedia dell’arte.

Dès lors, échappant à toute dérive voyeuriste de la télé-réalité puisque les « acteurs » du drame vécu sont interprétés par des acteurs professionnels, alors que les « professionnels » qui interviennent dans le procès ont été eux recrutés comme le seraient des intermittents du spectacle (leur défraiement sera reversé intégralement à des associations de soutien des familles de détenus), on est pris en tant que spectateur-acteur (Cf. le jury populaire) dans un espace-temps où tout vacille : ce drame aux relents de tragédie shakespearienne est-il un simple succédané de la représentation d’un procès ou est-ce la  « réalité » d’une cour de justice qui nous est donnée à vivre derrière le cérémonial codé qui nous est proposé ? Au bout de cette performance qui, tout en mettant à l’œuvre les ressorts dramatiques de toute représentation théâtrale, recrée les composantes d’un vrai procès, avec une vraie histoire de meurtre, un vrai cadavre, de vrais professionnels.. et de vrais spectateurs ayant payé leur place, on comprend que la subjectivité est au cœur même du verdict rendu : la justice est comme toute affaire d’hommes, non le lieu de l’immanence mais celui de la contingence. Il n’est d’ailleurs qu’à entendre ensuite la diversité des résultats des différents verdicts prononcés précédemment pour se rendre compte que la « vérité » du jugement rendu est subordonnée tout autant aux « croyances » et à l’éloquence des magistrats qu’au choix aléatoire des jurés populaires d’un soir.

Une leçon reçue avec force dont ne sort pas intact le citoyen-spectateur-acteur. On n’est pas loin des objectifs affichés par Augusto Boal qui, avec son « Théâtre de l’Opprimé », faisait de son art une arme politique.

Bastard !, présentée au Théâtre des Quatre Saisons à Gradignan (33), tout en étant moins chargée de force signifiante, n’en est pas moins jubilatoire : une vraie fête des sens !

Seul en scène, mais accompagné par ses marionnettes en mousse de caoutchouc géantes à qui il donne vie et prête la parole, Duda Païva émerge d’un univers d’immondices (on se croirait à Naples !) qui dégorgent d’un peu partout pour nous transporter dans un univers surréaliste. Jacquemort, le psychanalyste de L’Arrache-Cœur de Boris Vian, qui était payé pour digérer les ordures de ses semblables, a quelque chose à voir avec lui… Là aussi, nous sommes aspirés dans un univers aux confins du cauchemar et du burlesque où la cruauté côtoie l’humour. La relation compliquée, faite de tendresse et de répulsion, qu’il entretient avec ses créatures donne lieu à des pas de danse époustouflants où, le confondant avec ses marionnettes, on ne sait plus bien qui est qui … Où est le créateur ? Où sont ses créatures ? La provocation est constante et utilise les ressorts du visuel et du sonore pour composer une symphonie volontairement dysharmonique (au sens de dissociation schizophrénique) qui recrée un monde féerique au bord du fantastique.

Tous les repères explosent … et le public aussi, qui, pris par le rythme endiablé imposé par ce trublion haut en couleur se sent « décomplexé » à son tour et part dans un délire d’applaudissements nourris par la frénésie communicative.

Très librement inspiré du roman de Boris Vian, qui raconte la fameuse histoire de « trimeaux », ce pas de trois que cet artiste protéiforme (danseur de formation) entreprend avec ses deux « monstres » en latex, réitère la force subversive du langage surréaliste. Nous sommes à notre tour « subvertis », et ce pour notre plus grand plaisir…

le rideau à peine tombé sur Novart, un autre festival lui succède : Ritournelles…

Ce festival, dont la vocation est d’être « branché » sur la littérature et son rapport avec les arts contemporains, s’est inscrit résolument cette année dans le sillage de Marguerite Duras pour qui la littérature et le cinéma étaient intimement liés. Marie-Laure Picot, l’ingénieuse et très efficace (si l’on s’en réfère à la qualité des intervenants réunis par ses soins) directrice et programmatrice de Ritournelles, a même pour l’occasion créé le mot-valise de « cinémalittérature » comme pour mieux souligner les liens endogènes inextricables qui unissent ces deux entités.

Ainsi dans India Song, projeté « en ouverture » au cinéma Utopia de Bordeaux, le dispositif tente de lever le voile sur cet amour des années trente, vécu dans cette belle villa au bord du Gange, à quelques encablures de là où bruit la misère de l’Inde : seules des bribes de voix off qui commentent entre elles les déambulations (oniriques) de personnages (éthérés, aristocrates oisifs), objets des désirs qui se sont joués là, vont tenter de faire surgir du passé deux jours de l’ histoire de cette très belle femme (sublime Delphine Seyrig dont la robe rouge à fines bretelles est comme une seconde peau) et de ces très beaux hommes qui crèvent l’écran de leur beauté plastique mais dénuée de vie palpable.

La petite musique de ces voix hors champ qui se donnent à entendre comme des « éclairages » fuyants de ce qui a été, se distille en nous pour, comme les pièces d’un puzzle qui s’ajoutent les unes aux autres, donner du sens à la froideur (paradoxalement sensuelle) des images qui se déroulent sur l’écran. L’univers des créatures séraphiques de Paul Delvaux n’est pas loin. Le charme opère, jusqu’à oublier la longueur du film. Jours de lenteur, jours de mousson d’été, jours de miroirs brisés où par éclats se donnent à voir la vie et les amours passées … Marguerite Duras est une magicienne des mots qui, comme une ritournelle, puisent leur charge dans la boucle itérative, mais aussi une magicienne des images qui, décalées par rapport au texte, l’éclairent par un faux-fuyant.

Le Camion, projeté dans ce temple du cinéma qu’est l’Utopia, illustre la théorie qui fonde le cinéma de Duras : une mise en abyme qui nous « parle » du scénario d’un film qui pourrait se faire, propos sans cesse interrompus par les images mentales (projetées sur l’écran) des deux acteurs qui lisent le scénario en train d’être écrit … « Revoir » et  « entendre » la prose poétique de Marguerite Duras, qui, telle un son désynchronisé, s’emploie à (re)créer le sens de ce qui est « visible » sur l’écran.

Et la petite musique « duras-sienne », recueillie et amplifiée par Michelle Porte, cinéaste, elle-même réalisatrice de L’après-midi de monsieur Andesmas  et l’une de ses proches à qui l’on doit notamment le film Savannah Bay, c’est toi projeté au théâtre Molière-Scène d’Aquitaine, cette petite musique, si caractéristique d’un style reconnaissable entre tous, peut prendre parfois des accents plus heurtés : elle tonitrue lors d’une répétition avec Bulle Ogier et Madeleine Renaud sur scène.

Comme un point d’orgue, la table ronde autour du thème Duras, Ecrivain-Cinéaste, est venue conclure ce cycle. Autour de Laure Adler, précise et stimulante, Mireille Calle-Gruber (Professeur à La Sorbonne), Christine Letailleur (metteure en scène, notamment d’Hiroschima mon amour), Dominique Noguez (écrivain, Prix Fémina1997, et proche de l’auteure), Bulle Ogier (qui s’est livrée à une lecture épurée et d’une fine sensibilité d’un scénario de celle dont elle a été l’actrice) ont apporté des témoignages très investis sur la personne et l’œuvre de Marguerite Duras.

Ritournelles, avec la même passion qui lie l’écriture à d’autres formes visuelles ou sonores, a aussi fait place dans son programme à des écrivains, artistes, contemporains, choisis pour leurs qualités innovantes : Jean-Daniel Pollet (Dieu sait quoi, Essai cinématographique à partir de l’œuvre de Francis Ponge), Bertrand Dezoteux (Didier A. Disparu), Hélène Frappat (La maison de mes rêves), Hélène Perret et Edddie Ladoire (Les Bruits du Dehors) et Eric Des Garrets (Chasser l’intrus, Carnets 2003-2006) ont été quelques-uns d’entre eux . Ils ont participé eux aussi à la réussite de ce très beau festival dédié au « ciné ma littérature ».

…et ensuite, rideau ? Un festival international des arts de la scène est d’ores et déjà annoncé (15 janvier au 1er février 2013) : Des souris, des hommes, proposera dans 7 lieux culturels de la communauté urbaine de Bordeaux treize compagnies internationales et nationales sélectionnées en fonction de la transdisciplinarité et de l’originalité de leurs approches créatives.

A quand Bordeaux, Capitale Européenne de la Culture ?

Yves Kafka

india-song-1975-07-g[1]

Visuels : 1/ Please continue (Hamlet) 2/ India Song / Photos DR

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives

%d blogueurs aiment cette page :