VA WÖLFL : « KURZE STÜCKE » AU THEATRE DE LA VILLE

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VA Wölfl : Kurze Stücke / NEUER TANZ Cie / Théâtre de la Ville / 8 – 11 janvier 2013.

VA Wölfl déploie un art totalement inconnu des scènes françaises. La liberté y est totale, le temps devient matière plastique au premier degré, indéfini, s’étire et se contracte à volonté, déborde après la sortie de la salle. Le spectacle était-il fini ? Y avait-il un spectacle ou s’agit-il plutôt d’une expérience unique, délirante, folle et juste dans sa radicalité ?

Un seul conseil aux spectateurs : faire confiance, se laisser embarquer dans cet invraisemblable labyrinthe à travers les Kurze Stücke de VA Wölfl. Le chorégraphe y décide chaque soir de nouveaux parcours, toujours parsemés de questions qui titillent les nerfs sensibles et font voler en éclat les évidences. Il suffit de regarder et d’écouter jusqu’au bout, derrière le mur de son saturé il y a toujours une petite musique qui s’affirme. Il y a, sous les paillettes, la respiration dense des corps. C’est juste vertigineux !

Aux alentours de 20h30, et ce plusieurs soirs de suite, les passants pourront remarquer une limousine qui fait plusieurs fois le tour de la Place du Chatelet avant de déposer sur les marches du Théâtre de la Ville une étrange troupe tirée en costumes à paillettes. Rien n’est laissé au hasard dans les pièces de VA Wölfl, surtout pas l’entrée en scène de ses performeurs, une fois, deux fois, la troisième fois sur les accords du standard My Way, ponctués par les frappes régulières d’une machine lance balles de tennis. Ils descendent les gradins et se frayent chemin parmi les spectateurs qui s’installent à leurs places. C’est une façon pour le chorégraphe d’affirmer d’entrée de jeu quelques principes essentiels de ses créations.

Ainsi la sérialité des actions qui se répètent avec d’infimes variations et ouvrent néanmoins sur une infinité de nuances et une multitude de possibles, ou encore la temporalité spéciale induite par ces déraillements de la linéarité qui creusent le sillon. Ainsi le frottement ludique, souvent inconfortable, aux habitus de spectateur. Des balles – rassurez vous, de tennis ! – vont rebondir des parois de la scène dans les gradins, des mugissements déchainés de power métal vont déferler des amplis qui parsèment le plateau. Rien n’est plus éloigné pourtant de l’esprit de VA Wölfl que la provocation pure, gratuite et vulgaire. Hissée sur la pointe des pieds une performeuse reprend le morceau de bravoure Erwartung de Schonberg. Son récital chanté/ parlé arrive à nous par bribes, elle semble absorber les sonorités aigus de l’air. Derrière elle, un ensemble de guitares électriques, chacune branchée à son amplificateur. Leur puissance pourrait être dévastatrice. Elle le sera, du reste, un peu plus tard. Pour l’instant, une fragile polyphonie peine à prendre corps, résultante de minutieux algorithmes à la John Cage, elle semble surtout s’apparenter aux hasards heureux orchestrés par Céleste Boursier-Mougenot pour des moineaux et mandarins dans ses installations sonores From Here to Ear.

Dans sa pièce, l’artiste allemand aménage d’énormes espaces de liberté pour son public. Pour ce faire, il s’évertue à l’amener à un point de non retour. Le voyage est périlleux et plus d’un sera perdu par la trompeuse régularité des circonvolutions des fusils parsemés sur le plateau, marquant par leur rotation d’aguilles de montre une temporalité foncièrement éclatée et dissonante. Le sol est miné, mouvant, se dérobe sous les pieds dans une vague rotation qui se propage de manière insidieuse dans les corps. L’heure est au guns et dans ces roulettes russes effrénées, par moments, une déflagration retentit inévitablement, quelqu’un chute, invariablement dans une même posture figée. Et dans les intervalles, VA Wolfl joue à désamorcer nos attentes quant aux règles implicites d’un spectacle de danse – il envoie valser ordre et harmonies.

Quand ceux-ci reviennent, c’est de manière violente, imprévisible : un brasier électronique s’enflamme, les larsens fusent dans l’espace saturé à rouge, les guitares sont jouées à la cravache. L’unisson gagne la salle à travers une bande son qui diffuse des chants de tribunes d’un stade de foot et la barbarie exhale de ces cris de foule sans dire son nom, donne des frissons, hérisse les poils. Quelque chose de grave se passe, la projection anamorphosée, sur toutes les parois de la cage de la scène, plonge les performeurs au centre d’une arène, ils lèvent les bras, se plient comme entrainés par le souffle d’une énorme explosion. L’artiste allemand se méfie avant tout des théories, il amplifie les questionnements. Nous voici dans le noir, chacun face à soi même, à ses souvenirs ou à son ressenti, en prises avec les accords d’un rock métal qui porte avec lui l’histoire d’un demi-siècle de contre-culture, d’underground new-yorkais, d’industries culturelles et enfin de propagande…

Un parcours protéiforme, mêlant peinture et photographie, dont VA Völfl s’évertue à brouiller les pistes, permet au chorégraphe de construire des environnements scéniques d’une grande force plastique. De ces matières instables, terriblement denses, nous retenons surtout un moment à la beauté irréelle où, dans la lumière noire, le scintillement des images et des corps en paillettes, masse diffuse, prise dans un mouvement extrêmement lente, vague et continu, rassurant enfin, dessine dans ses accents hypnotiques les étranges reliefs sensoriels d’un paysage imaginaire. Nous retenons aussi l’énergie débordante d’une pièce qui n’en finit pas de ne pas finir et qui s’étend aux dimensions d’une œuvre.

Smaranda Olcèse

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