LE CABARET DISCREPANT D’OLIVIA GRANDVILLE AU THEÂTRE DE LA COLLINE

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Olivia Grandville / Le Cabaret discrépant / Théâtre de la Colline / 25 janvier – 16 février 2013.

Une vie folle, tapageuse, subversive à souhait, anime les espaces du Théâtre de la Colline. Les murs et verrières sont placardés d’affiches qui invitent à rompre avec les conventions. « La composition chorégraphique sera étendue par terre comme le corps d’un danseur liquéfié ». Olivia Grandville puise avec joie dans les textes lettristes et signe un parcours passionnant qui pose avec une extrême acuité des questions toujours d’actualité dans la création contemporaine.

Rien n’est plus éloigné de l’esprit du projet que la visée pédagogique et historique. D’avantage que des matériaux, textes et théories, Olivia Grandville saisit dans sa création l’esprit turbulent et irrévérencieux d’Isidore Isou et de ses adeptes, qui en 1948 couvrent les murs du Quartier latin d’affiches : 12 millions de jeunes vont descendre dans la rue pour faire la révolution lettriste. Une sorte de parenté intellectuelle et artistique est évidente dans cette explosion programmée des cadres de la représentation, tout comme dans le refus de la hiérarchisation des médias, dans le choix de leur autonomie, qu’il s’agisse de la danse, de la poésie sonore ou encore des arts visuels.

Six performeurs opèrent en agents agitateurs dans l’atrium et sur les passerelles du Théâtre de la Colline. Ils prennent les spectateurs au dépourvu et les entraînent dans des mouvements entropiques, dans un fertile va et vient entre la Théorie, qui trace des schémas en étoilement, la Polémique qui reprend des fragments de l’Abécédaire de Maurice Lemaître, l’Histoire qui subitement cesse d’égrainer les dates cruciales du mouvement pour s’engager dans une performance de striptease à rebours, le Manifeste qui engloutit avec avidité des grosses lettres en plastique coloré, les Didascalies qui passent avec une vitesse ahurissante d’une consigne à l’autre, marquant une multitude de pièces possibles, le tout sur les rythmes étranges de la Poésie, focalisée sur la musicalité interne des vocables. Une attention et une écoute discrépantes sont de mise pour un public qui évolue sous le signe d’un Haïku Dada : le désir c’est l’eau vers l’inconnu. Il retrouvera avec un soupir de soulagement sa place dans les gradins du Petit studio. Le terrain est pourtant miné, parsemé de petits bouquets de fleurs en plastique et de légumes divers, dont il va être amené à s’emparer un peu plus tard. Ses habitudes spectatoriales n’ont pas fini d’être bousculées.

Le Manifeste pour une danse ciselante, publié par Isidore Isou en 1953 et les partitions de La Danse et le Mime ciselants, données par Maurice Lemaître quelques années plus tard au Théâtre Récamier à Paris nourrissent les 19 petits Ballets ciselants qui prennent corps sur le plateau et entrainent le public dans une traversée jubilatoire des territoires de l’art chorégraphique. De la cour de Louis XIV aux sécrétions et différentes parties du corps dont les chorégraphes se sont emparés seulement vers la fin du XXe siècle, de l’improvisation à la démonstration incongrue de l’inconscience chorégraphique de l’animal (en l’occurrence un chat, très peu enclin à gouter au joies du plateau), de l’anéantissement de la mécanique à la tendance hyper-graphique, qui trouve sa résolution dans le ballet a-hyper-graphique, les propositions scéniques se succèdent avec une verve et un humour qui n’amoindrissent en rien la puissance visionnaire de certaines intuitions. Immobilité, plateau vide, glissement vers l’au-delà du visible, désir de perception, voici des motifs qui pourraient faire pâlir d’envie les performeurs contemporains les plus radicaux, de Jérôme Bel à Tino Sehgal en passant par les Gens d’Uterpan !

Cette époustouflante fugue chorégraphique se cristallise dans une posture finale dense. La lumière baisse en douceur, les gestes se font rares. La présence du souffle du performeur planté au cœur de l’obscurité dévient palpable. Le plateau dépouillé se fait caisse de résonance de l’attente et d’une émotion diffuse, indicible. Une belle concentration tient le public en halène : noir complet, apnée, puis premiers applaudissements. Le Cabaret discrépant, d’Olivia Grandville se donne comme une véritable expérience de l’art chorégraphique et de ses riches potentialités.

Smaranda Olcèse

Jusqu’au 16 février au Théâtre de la Colline.
 
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Photos Yves Godin

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