MARLENE MONTEIRO FREITAS : PARAISO, COLLECCAO PRIVADA AU CENTRE POMPIDOU

herve_veronese

Marlene Monteiro Freitas : Paraiso, Collecçao privada / Centre Pompidou / 13 – 15 février 2013.

La danse comme plongée dans les fantasmes patibulaires qui remuent l’inconscient collectif, la danse viscérale, polymorphe, fascinante, voici la griffe de Marlene Monteiro Freitas. Paraiso, Collecçao privada se vit comme un ravissement dangereusement impur, transport sous haute tension vers une humanité des limbes.

Déjà remarquée dans les pièces de Boris Charmatz et Loïc Touzé, explosive dans (M)imosa, qu’elle créée en 2011, en collaboration avec Trajal Harell, François Chaignaud, Cecilia Bengolea, Marlene Monteiro Freitas marque durablement les esprits par son solo Guintche, donné à la Ménagerie de verre lors du festival Les Inaccoutumés 2011. Autant dire que sa nouvelle création était très attendue. Le titre intrigue d’emblée, c’est une invitation dans un jardin des délices bien particulier.

Un inquiétant brouillard exhale des entrées de la Grande Salle du Centre Pompidou. Sur scène une structure métallique délimite un cadre bas qui reconfigure le plateau. Des grappes de lumières jaunes y sont branchées. Leur éclat se teint des nuances sulfureuses. Cette atmosphère fauve qui joue pleinement de l’attirail du show-biz, sature au poids de la matière sonore qui déferle brutalement, charriant des cris réduits à leur résonance métallique, dans la pure tradition de la noise japonaise. Des êtres étranges gisent sur le plateau, leurs chevelures factices tentent une première ébauche de figuration, ils nous regardent alors que nous les savons pertinemment de dos. Le trouble s’installe. La chorégraphe va travailler méthodiquement à la lisière poreuse entre la face et l’envers des choses, interrogeant la puissance figurative des visages et libérant les flux d’émotions qu’ils polarisent.

Un chant lyrique se lève alors que ces êtres rampants déjà marqués par le sceau de l’hybridation subissent une montée des pulsions primaires qui fait bouger bassins et fesses sur des accords diaphanes de clavecin. L’orgue aux harmonies tonitruantes accompagne l’entrée en scène de Marlène Monteiro Freitas. Dentelle couleur chair, coiffe ornée de clous, pantalon de néoprène, aucun détail de son habit de lumière n’est laissé au hasard, révélateur d’une collusion fracassante d’univers aussi éloignés les uns des autres que les rituels magiques et les pratiques fétichistes, et qui pourtant se rejoignent sous le signe des relations de pouvoir et de domination. D’une main de fer, elle prend en charge son étrange cheptel. Les yeux exorbités maitrisent également la salle, qui reste le souffle coupé pendant ce bouleversant déploiement de telles puissances de métamorphose. Son corps s’aplatît, inexorablement attiré par le sol, module, rampe, se contorsionne. En génie capricieux, craint et peu fiable, arraché à un quelconque panthéon animiste, la performeuse consolide l’emprise sur ses sujets, saisis par un léger et rapide mouvement d’oscillation, vibration persistante qui contamine leurs postures.

Mimiques attendries, terrorisées ou exaspérées qui font signe vers le cinéma forain des origines, courbure de bras ou telle inclinaison gracile de la nuque, animés par un rythme saccadé, répétitif, les quatre danseurs s’apparentent à des automates grandeur nature issus d’un cabinet de curiosités mirobolant, poupées abimées et néanmoins fascinantes. Ici un couinement plaintif exprime la joie ou l’excitation. Là, un petit harmonica caché dans la bouche déforme tel visage. Le souffle devient bruyant, chaque respiration entraine des accords déchirants. Le refrain culte des Talking Heads, psycho-killer / qu’est ce que c’est, dégouline des lèvres d’Andreas Merk, poussé dans ses retranchements. Ce chant douloureux et jouissif à la fois ouvre de profondes failles, secoue et écartèle l’imagerie médiévale qui pullule dans les fresques et mosaïques des primitifs italiens, fait détendre la prolifération furieuse du Paradis de Hyeronymus Bosch jusqu’à la fin du XXème siècle.

Marlene Monteiro Freitas fait littéralement bouger les cadres de la représentation. Des airs baroques à la raga indienne, des postures nobles des danses de cour et leurs manières aux sautillements et ébats désarticulés, c’est dans l’écart qui frôle les abîmes qu’elle puise son art. Les têtes se révulsent, des taches qui marquaient les cous deviennent des visages aveugles, d’une expressivité barbare. Il y va d’une deuxième tentative de figuration, d’une véritable mise en corps d’une humanité mal finie, entamée, profondément sous influence. Meneuse à la fois tendre et tyrannique de cette danse sans queue ni tête, qui n’est pas sans rappeler les convulsions des poulets sacrificiels, quelques instants plus tard, dans un intermède à priori incongru, la performeuse engloutit méthodiquement, patiemment son repas, alors que ses danseurs rodent désabusés sur le plateau. La pulsion dévoratrice, ogresque, constitue un des tropes essentiels du travail de Marlene Monteiro Freitas. La bouche, aussi sensuelle que monstrueuse, semble être un passage obligé : elle absorbe, mastique, recrache. Sa concoction, l’œuvre, acquiert ainsi une puissance déflagrante.

Par dessus les têtes des spectateurs, la chorégraphe règle lumières et sons, jouit d’une maitrise absolue, contrôle son propre penchant à l’extase qui fait irruption à un moment donné. D’un coup de sifflet elle rassemble ses acolytes égarés en proximité des gradins. Les tableaux se défont et se recomposent à un rythme effréné. Les imaginaires s’entrechoquent de manière fertile. La chair est partout présente, elle suinte, se boursouffle ou se raidit, respire une vie protéiforme, qui touche à l’excès. Marlene Monteiro signe une pièce à la beauté troublante, convulsive.

Smaranda Olcèse

mmf1

mmf

Photos Hervé Véronese / DR.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives