LE CROCODILE TROMPEUR / DIDON ET ENEE, AUX BOUFFES DU NORD

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Le crocodile trompeur/ Didon et Enée / Mise en scène Samuel Achache et Jeanne Candel / Direction musicale Florent Hubert /Théâtre des Bouffes du Nord.

Un objet scénique rare et précieux tient l’affiche aux Bouffes du Nord, théâtre opéra poignant et jouissif qui réussit un fin et brillant alliage de baroque et de matériaux contemporains. Mise en scène, direction musicale, chant et interprétation, scénographie se conjuguent au superlatif dans cette création vertigineuse, jubilatoire et euphorique.

Le projet surprend tout d’abord par son ambition : s’attaquer à un opéra de Henry Purcell, écrit en 1689, chef d’œuvre du baroque anglais, qui puise ses sources dans les chants de l’Enéide de Virgile. Ce sont les qualités intrinsèques de cet opéra qui ont permis aux jeunes metteurs en scène Samuel Achache et Jeanne Candel de se lancer dans cette entreprise téméraire de mise en chantier. Le rapport aux conventions du genre, le traitement de la tragédie, la réécriture du mythe à partir de matériaux hétéroclites allant des Sonnets de Shakespeare au cinéma et à la peinture, sont ici sujets à des expérimentations scéniques audacieuses et fertiles.

Ainsi la simplicité, voire la grossièreté, du livret original écrit à l’époque par Nahum Tate permet de garder intacte, en la transmettant, toute la violence de l’opéra, en préservant le côté abrupt et primaire des mouvements passionnels. Une certaine sublimation du jeu d’acteurs qui en découle ne fait qu’actualiser et magnifier les puissances expressives d’une musique porteuse des subtilités de l’action qui, nouvelle preuve d’allégeance à l’esprit plus qu’à la forme baroque, investit tous les registres, du plus trivial au plus poignant.

Des musiciens jazz, sous la direction de Florent Hubert, procèdent avec une liberté jouissive et inspirée à la réappropriation de l’œuvre de Purcell, ils infiltrent littéralement la partition, y insèrent des commentaires musicaux, contractent ou étirent certaines durées, changent d’accent ou basculent d’un rythme à l’autre. Leur méthode de travail est en parfaite adéquation avec une conception résolument ouverte de la direction d’acteur qui privilégie la création nourrie d’improvisations à partir de contraintes et de cadres formulés par les metteurs en scènes, gage essentiel d’une étonnante vivacité dans l’écoute, la complicité et la réactivité. Un véritable plaisir à se surprendre est à l’origine des situations les plus inattendues. L’exaltation d’être en scène devient communicative, entraine et emporte le public.

L’ahurissante plasticité dramaturgique du Crocodile trompeur obéit à un travail obstiné, méthodique sur le contre-point, qui permet de faire des grands écarts singuliers entre l’émotion et l’humour parfois cruellement potache. Cette technique du mouvement incident cultivé par les metteurs en scène produit des images bouleversantes, à la force de frappe extraordinaire.

En ouverture de l’opéra, l’ample digression de Florent Hubert menace de nous perdre dans les méandres d’un propos ombragé qui invoque l’harmonie des sphères, le postulat primordial de la théologie négative, ou encore de la prodigieuse, parfois sauvage imagerie médiévale. Il nous donne ainsi les clés pour entrer dans une œuvre magistrale qui manie avec une époustouflante virtuosité cette subtile science des rapports. Sous l’impact de sa parole posée, libérée de tout pathos, simplement ponctuée par une larme énorme et incongrue, le plateau devient terriblement mouvant, ses eaux noires se prêtent, davantage qu’à une traversée horizontale à la manière du guerrier Enée rescapé de Troie, à une traversée en profondeurs, à l’image de Didon, reine de Carthage, qui sombre dans son être. Nous sommes ainsi entrainés, presque à notre insu, vers le cœur de l’opéra, qui s’ouvre à nous, palpitant d’une vie secrète, sujet à de lointains remous montant des profondeurs, animé par le souffle vital d’une musique à la charge émotionnelle irrésistible.

Judith Chemla entre en scène et semble déjà savoir qu’elle va s’y perdre, tiraillée, épuisée par des forces mystérieuses, absente à elle même. Elle approche les musiciens, accompagne de sa main le mouvement d’un archer sur les cordes plaintives du violoncelle. Elle cherche appui et réconfort dans la musique, alors que sa voix de soprano généreuse, enveloppante, tout en rondeur, remplit la salle de grâce.

Pour cette création, les metteurs en scène se sont entourés de chanteurs aux qualités lyriques remarquables, qui sont avant tout acteurs, à l’instar de cette ancienne pensionnaire de la Comédie Française qui nous dévoile de véritables dons de tragédienne. A l’instar également de Léo Antonin Lutinier dont la voix chatoyante de haute-contre à la tessiture agile et aigue induit le trouble. Etonnant Mercure débridé, ayant troqué ses sandales aillées pour des chaussures de ski rouges, lourdes et encombrantes, il guette, en haut d’un tas de gravats, qui laisse déjà présager la destruction imminente de Carthage après la mort de sa reine. Samuel Achache et Jeanne Candel privilégient, dans leur mise en scène, l’hybridation des sources. Ainsi cet émissaire des dieux descendu directement de l’épopée de Virgile, qui fait avancer, par ses récitatifs défiant les lois de la gravité, l’action vers son tragique dénouement, côtoie des sorcières, de surcroit interprétées par des hommes dans la pure tradition shakespearienne. Ces autres deus ex machina enclenchent d’insoupçonnables rouages de mécanismes en série, complexes et hasardeux, imaginés par Lisa Navarro qui signe une scénographie à la fois subtile et animée par de sombres prémonitions, fidèle à l’esprit des énormes chantiers qu’engagent les metteurs en scène.

La circulation entre les différents niveaux de sens, le liant entre ces matériaux disparates, la médiation entre les temporalités disjointes sont assurées par Vladislav Galard, fascinante reine des sorcières, qui se révèle également un violoniste tempétueux. Son double jeu prodigieux se charge de la fureur d’une performance résolument contemporaine, tout en aménageant des espaces d’écoute d’une rare générosité pour que les airs baroques puissent développer leur respiration sublime, poignante, catégoriquement actuelle.

Cette proximité inouïe avec la musique, cette traduction hors paire des émotions, enfin la libération jubilatoire des passions font du Crocodile trompeur un opéra de chambre prodigieux.

Smaranda Olcèse

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Photos Victor Tonelli

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