MONTPELLIER, PRINTEMPS DES COMEDIENS : SWEET HOME EUROPA… ET AUTRES ESSAIS PLUS OU MOINS REUSSIS

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Montpellier, Printemps des Comédiens : La famille Goldini par le cie Travelling Palace / Lecture de Sweet Home Europa de Davide Carnevali / Liliom de Ferenc Molnar par la Compagnie Air de Lune, Mise en scène Jean Bellorini.

De la matérialité et du poétique dans la pluie qui tombe : profondeur de champs.

Organiser un festival en extérieur au mois de juin, c’est prendre le risque d’inviter une partenaire encombrante : la pluie. Même si Montpellier est la ville le plus ensoleillée de France (300 jours par ans selon MétéoFrance), le Printemps des Comédiens annule chaque année plusieurs représentations, au grand dam des artistes comme du public. Celui-ci harcèle sans cesse la billetterie pour avoir, d’heure en heure, des informations sur les jeux pénibles des nuages noirs. Le cru 2013 aura été plutôt sec et peu de prestations annulées.

Ce soir-là, le Travelling Palace a hésité jusqu’à la dernière minute, le sol détrempé étant plutôt risqué pour leurs acrobaties. Mais finalement, après avoir épongé la piste avec l’aide des gamins qui trainaient par là (les imperméables jouant le rôle des serpillères), le spectacle a pu commencer. Ce sera avant tout des numéros d’équilibristes : on défie la pesanteur et les corps vont de haut en bas dans un spectacle à la verticale.

La Famille Goldini (3 personnages un peu miteux d’un vieux cirque rouillé) portent des vêtements usés, aux ors d’un autre temps et va tenter devant vous de faire revivre quelques moments d’un cirque international qui n’est plus. Vous assisterez mesdames et messieurs à un micro tour du monde en plusieurs tableaux d’équilibre. Les numéros sont pensés et orchestrés, ce qui est rare dans le cirque, pour créer une jolie dramaturgie du cirque errant et défraîchi. C’est drôle, c’est tendre et les trois circassiens maitrisent bien le second degré du ringard : plutôt que de s’accrocher avec des sangles, on préfèrera du gros chatterton. Malgré tout, le manque de magistralité des numéros n’est pas totalement comblé par la poésie qui s’en dégage. Le public sera cependant ravi, surtout par la générosité et la simplicité du duo Priscilla Muret / Hugues Amsler.

Habituellement, les lectures et les rencontres ont été logées à l’espace « Micocouliers » : une scène en bois et des gradins à l’ombre de ses grands arbres méditerranéens. Mais le froid et la pluie ont fait fuir la lecture dans le théâtre d’O, plus sec mais tout aussi congelé, la clim étant mise à fond.

Davide Carnevali est un jeune auteur trentenaire profondément européen : italien de naissance, il parle très bien le français et vit entre l’Espagne et l’Allemagne où il écrit et continu un travail universitaire sur l’anti-aristotélisme dans la narration du théâtre européen.

Sweet home Europa est une pièce complexe sur les enjeux de pouvoirs entre les deux côtés de la méditerranée. Lutte entre l’oppresseur et l’opprimé. Peu nous chaut de savoir de quel pays l’on parle exactement, on se pose surtout la question de l’autre : qui est-il, a quoi peut-il me servir, comment puis-je en profiter. Une femme-objet entre les deux hommes vient encore complexifier cette relation dont les enjeux sont extrêmement matériels : épouser ou non un pêcheur, obtenir ou non des marchés, etc.

Ce texte violent et complexe peut se voir comme une tentative de définir l’idéal de possession des hommes. Mais la pièce, fourbe et tordue, part dans tous les sens afin de perdre ce lecteur qui cherche avant tout à reconstruire une fable qui se déconstruit de scènes en scènes. Tout au long de la lecture, le public se demande souvent comment réaliser ce qui est proposé par l’auteur. Le texte fonctionne par strates qui s’ajoutent les unes aux autres, dans un texte en surimpression plus qu’en linéarité. « Le théâtre, ce n’est pas seulement le texte, mais ce qui se passe entre la scène et la salle » explique l’auteur lors de la rencontre qui suit la lecture. Ainsi, les didascalies fantaisistes ne doivent pas êtres prises comme des ordres à suivre à la lettre, mais bien plutôt comme une compensation poétique (un long discours d’un Pageot, pêcher un caddie dans l’abîme…) de l’intensité politique du propos : le langage s’oppose à la matérialité. Cette pièce nouvelle arrive à un parfait équilibre entre langage et matérialité.

C’est autour des conditions matérielles de vie que se passe Liliom, création de la compagnie Air de Lune dont la première a eu lieu dans le Bassin du Printemps des comédiens. La pièce se passe dans une fête foraine. Pour plonger le spectateur dans l’action, la moitié de l’espace est occupé par une vrai fête foraine, avec barbe-à-papa, auto-tampon et manège de chevaux de bois. Après une heure de tir à la carabine, le spectacle commence. Les comédiens investissent un espace de jeu immense : à la fois l’arène de sable du fond du bassin, mais aussi les bosquets en fond de scène, les escaliers et les coursives : le spectacle investit toute la profondeur que lui permet le lieu.

Le texte là est tristement coupé, raccourci, réduit pour sauver un rythme que la mise en scène peine à trouver. Les comédiens, surtout les comédiennes (les très investies Clara Mayer, Delphine Cottu et Amandine Calsat) font bien entendre le texte et le portent avec courage et conviction. Il est regrettable que la mise en scène ne porte pas plus de violence, plus de dureté et reste un peu en demi-mollesse tout au long de ce texte qui pourtant, draine en lui toute une série de thématique rudes : la violence faite aux femmes, la lutte de classes, l’antisémitisme, la haine réciproque des « vauriens » envers la police et la justice… Le spectacle reste joli et agréable quand il y avait tout pour en faire LE spectacle du festival : le cadre (les bosquets et les baraques à frites), le texte si fort et si actuel de Ferenc Molnar, les comédiennes, la musique… Car les tableaux sont entrecoupés de chants qui devraient à la fois faire venir l’émotion et jouer leur rôle de « songs » brechtiennes. Malheureusement, les deux lignes mélodiques sont trop simplistes et répétitives pour permettre à ces moments de chœur de briller.

Des corps verticaux de La Famille goldini, des textes en couches de Carnevalli et des acteurs en plusieurs plans horizontaux de Liliom ; décidément, ce Printemps des comédiens 2013 part dans tous les sens, dans toutes les directions, pour le plaisir des spectateurs qui, un peu perdus parfois, retrouvent vite le chemin bordé de cyprès et de chênes qui mène à la librairie et à la buvette, avant de repartir pour un tour de manège ou de spectacle.

Bruno Paternot

Visuel : Davide Carnevali

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