FESTIVAL D’AVIGNON : CHRISTIAN RIZZO, « D’APRES UNE HISTOIRE VRAIE »

D APRES UNE HISTOIRE VRAIE -

FESTIVAL D’AVIGNON 2013 : D’après une histoire vraie / Christian Rizzo / a été donné du 7 au 15 juillet au Gymnase du Lycée Aubanel

« D’après une histoire vraie » est un très bel opus de Christian Rizzo, avec une consonance politique. Qui affirme la mémoire comme source du sensible et la scène fondée sur elle, tout en étirant une danse méditerranéenne et nocturne pour en faire un signe multiple (politique, symbolique), et une figure de résistance secrète.

Secret méditerranéen (une luciole pour de vrai ?)
Plus que d’une histoire vraie, « D’après une histoire vraie » de Christian Rizzo part d’une émotion réelle et du souvenir persistant de cette émotion. Souvenir persistant car, aussi, embarrassant. Un jour, à Istambul, Christian Rizzo assiste à une représentation chorégraphique, où surgit un groupe de garçons exécutant une danse à consonance folklorique « complètement effrénée » selon ses mots, et disparaissant aussitôt. Qu’à cet instant, il éprouvât un choc – jouissif semble-t-il -, cela l’interroge. Il semble même pris d’une nostalgie déchirante, tel un Orphée, pour retrouver ce frisson, ce clignotement. Mais cet attrait, ce plaisir vif pris au spectacle d’une virilité quasi tribale et aussitôt envolée, ne peut que le faire douter de sa propre pensée. En tant que chorégraphe contemporain, en effet, il « n’aime pas montrer des corps glorieux » et « préfère des corps abandonnés, fragiles, se fragilisant », solitaires. Cet embarras qui le taraude donne son sens au titre, comme s’il n’en croyait pas ses yeux. Vrai que j’ai aimé ça, semble-t-il dire, non sans humour.

Ce qu’il donne à penser, c’est l’importance de telles émotions qui arrivent en décalage par rapport à ce qu’on croit être. Comme l’a écrit Gombrowicz, la maturité désire l’immaturité et elle est assez réfléchie pour en être troublée – et bien souvent trop troublée pour ne pas les nier. Dans ce que met en lumière Christian Rizzo, il y a de cela, d’une maturité qui se réalise nostalgique, mais aussi qui découvre dans celle-ci un ferment de résistance au rationalisme global tellement épuisant. Mais cela va plus loin ; cela pose la reconnaissance de l’événement sensible, à contresens d’une délicatesse ou d’un raffinement. L’événement sensible déplié par Christian Rizzo naît de la manifestation d’un désir brutal, sauvage, et contagieux. Si Christian Rizzo dit qu’il a réalisé avoir sans doute été touché à ce point en raison de ses origines méditerranéennes, son geste dépasse l’évocation d’un intime proustien. Bien que D’après une histoire vraie comporte la structure d’une réminiscence, de l’agrandissement d’un trouble sensible, d’un dépliement dans le temps d’un seul instant singulier, la pièce a une portée politique, laissant entendre que ce qui frappa Christian Rizzo est moins de se retrouver des racines – encore que cela compte – que l’appel que cette image de garçons dansant ensemble, lui renvoya ; que la puissance des cultures méditerranéennes à contrer l’étouffement de la vie sous la globalisation, à ressourcer la culture européenne dans ses origines.

Et la représentation se dissolut.
En restituant la vivacité d’un instant passé, Christian Rizzo tente d’abord un geste périlleux, celui de ne pas esthétiser, ni même récupérer un fait populaire, et donc de ne pas le mortifier, ni le museifier. Pourtant, il le met en perspective dans un contexte plastique et sonore hyper contemporain qui pourrait le figer, l’encadrer. Pour qui ne connaît pas Christian Rizzo, que je dise qu’il crée toujours des scénographies épurées qui font saillir l’inquiétante étrangeté de certains éléments de la vie ordinaire qui y sont posés avec une netteté hyper réaliste. Ici, par exemple, il y a au début sur la scène du tapis de danse blanc, un fauteuil et une plante verte, mais c’est tout. Les atmosphères de ses créations sont toujours quasi surréalistes et la part des créations lumière (Caty Olive) y est essentielle, faisant ressortir le mystère des objets et des présences, voire l’atmosphère d’un rituel profane. Dans D’après une histoire vraie, l’élément ordinaire, plus que la plante et le fauteuil, rapidement évacués, c’est la danse de ce groupe d’hommes, ou plutôt son anamnèse.

Christian Rizzo n’a pas travaillé avec les danseurs qu’il a l’habitude de réunir, mais avec huit danseurs contemporains, d’origine méditerranéenne sauf un d’origine péruvienne. L’illusion que leur groupe crée, celle d’un ensemble de jeunes garçons sauvages du Sud, est parfaite – il y a des barbes et des cheveux longs, des corps fins mais développés, toute une atmosphère de jeunes garçons virils mais assumant une androgynie de par leur sensibilité. Quelque chose d’une masculinité belle de n’être pas coupée en deux. Christian Rizzo a chorégraphié leur danse d’une manière qui préserve l’aspect brut de ce qu’il a vu ; c’est une danse non pas exécutée dans les règles et en costumes traditionnels, mais d’inspiration folklorique qui laisse imaginer de jeunes gens en jean ou survêt – signes d’une modernité désirée, et Christian Rizzo ne s’y est pas trompé en signant des vêtements déclinant des matières sportwear et un camieux de bleus et de gris – improvisant librement, une nuit – comme si les garçons étaient des morceaux de nuit bleu-noir. Juste tout à la joie d’inventer cette danse ensemble, en se souvenant eux-mêmes des danses de leurs pères. C’est une danse qui peut évoquer des danses grecques, turques, kurdes, ou palestiniennes, comme j’en ai vues dans ces régions – et d’autres bien sûr.

C’est un fait de la culture méditerranéenne, quelque soit la religion qui domine dans telle ou telle, de voir des garçons danser comme ça, avec ce type de pas, cette manière de se tenir par les épaules, de se lâcher et se reprendre, de se lancer des appels, etc., de jouer en fait, avec souvent, des enfants qui les regardent, plus loin des groupes de femmes et les hommes mûrs plus loin encore. Christian Rizzo signe là une chorégraphie vertigineuse, combinant les solos, les duos, les trios, etc., qui, à peine formés, se dissolvent et reforment autrement, sans figer les gestes, les pieds et les mains, ou les regards. Mais on n’est pas dans une tranche de vie. Le tapis de danse blanc posé sur le plateau dessine un espace réduit, à part, ritualisé, puisque l’un de ses bords, recourbé, le ferme et dit qu’il est plus qu’un élément plastique. On entre là dans l’espace perdu d’un réel presque plus vivant que le réel de la danse initiale, celui de la remémoration d’une effraction du temps, d’une vision fulgurante. C’est ce que recompose ou décompose la chorégraphie de Christian Rizzo. Les différentes figures qui s’associent et se dissolvent représentent comment dans l’imaginaire, l’instant se représente sous une forme kaléidoscopique, sous forme de sensations, par nappes, ondes de choc – plus que de visualités.

Et Christian Rizzo dit là que le désir est mémoire.
La danse traduit un désir qui est pure attente, et le souvenir de la danse, devient désirable, désir de ce désir. Et comme dans le bassin méditerranéen, l’érotisme homosexuel des jeunes garçons fait partie de leur identité, il se dégage de cela la sensation que ces garçons célèbrent et partagent leur désir et leur angoisse d’avoir à devenir des hommes – c’est-à-dire, là-bas, des pères. C’est un âge d’entre-deux d’où jaillit quelque chose qui n’a pas d’autre avenir que de se transmettre à d’autres garçons. J’ai repensé au texte de Pasolini une nuit avec de jeunes garçons de la campagne, cette nuit où il vit des lucioles qui lui semblèrent un antidote au néofascisme italien. En quoi Christian Rizzo est à l’antithèse de Nicolas Truong dans Projet Luciole qui, dans ce même festival, édulcore cet épisode pasolinien en oubliant de préciser que c’est dans le désir passionné, sexuel, et homosexuel, pour ces garçons – que Pasolini compare aux lucioles -, que le poète trouva une résistance.

Mais Christian Rizzo ne découvrait certainement pas à Istambul le plaisir à regarder de jeunes hommes. En revanche, ce qu’il a découvert, c’est comment ce surgissement sur scène crevait la représentation comme par effraction. A l’instar de quelques autres artistes, Christian Rizzo cherche souvent à déjouer la représentation en exposant les interprètes – leurs fragilités, dirait-il. L’idée étant que sur scène, seul un événement vivant, c’est-à-dire libre, peut être éprouvé par le spectateur. Lui communiquant son intensité, celle d’une vie au plus près de son mouvement sans calcul, qui, d’un certain point de vue de l’art, peut seule exorciser le social mortifère et tout son cortège de maux qui font l’ordinaire de l’existence. C’est la place du sonore dans la création de Rizzo que de soutenir cette intensité-là, avec Didier Ambact (qui collabore souvent avec Christian Rizzo) et king q4, deux batteurs fous installés sur un podium avec leurs percussions spectaculaires. Leurs tempos ont autant une connotation africanisante, que celle d’une house et de ses moments libératoires. Battement de sang, pulsation du sexuel, obsession amoureuse. Les deux musiciens ont eux-mêmes une physionomie de musiciens chevelus de hard. Leur musique est celle d’un appel à une forme de vie qui commence tout de suite, malgré le monde tel qu’il est. Plus d’excuse possible.

Un jour, le soulèvement.
Et cette motion révoltée est mise en scène, dès le début. Les interprètes miment des gestes de manifestants ou d’opposants ou encore de garçons arrêtés par la police. A genoux, couchés, menottés, ou morts. Voilà. Et comment ne pas alors penser que la région méditerranéenne est aujourd’hui une mosaïque de pays meurtris, sous la coupe de potentats ou des diktats de l’Europe, où de nombreux soulèvements ont lieu ? Comment ne pas penser aussi aux sans-papiers qui arrivent des pourtours méditerranéens dans un Occident qu’ils rêvent ? Peut-être aussi que cette révolte sourde qui hante cette danse n’incarne pas un projet de vie précis, mais un grondement, celui d’une vie qui ne plie pas, comme une menace et une promesse. Il y a là comme la rumeur d’une foule qui se lève, mais autrement qu’avec des revendications socio-politiques. Mais malheureusement, ce moment dans sa résonance politique et symbolique, n’est pas assez clair. Il fait trop « introduction », même si le carré de danse est entouré d’un noir profond qui évoque une nuit autrement inquiétante que celle d’une fête. Et c’est possible aussi de voir l’apologie d’une virilité quelque peu grossière voire misogyne, l’érotique homosexuelle n’étant que suggérée en pointillé, et lisible finalement par ceux-là seuls qui connaissent les dessous de la région méditerranéenne.

Intérieur nuit avec Eros.
Pour finir, je repars depuis l’embarras de Christian Rizzo. Cette sensation du soulèvement lié au nocturne est dérangeante. Elle se source clairement dans la nuit sexuelle, et dans la nuit tout court – ce n’est pas un hasard si les images d’émeutes ou d’occupation d’espaces publics qui ont frappé les réseaux sociaux, dernièrement en Turquie ou au Brésil par exemple, sont nocturnes. Et la nuit sexuelle s’articule ici clairement à la jubilation de la virilité ; au désir violent, archaïque pour la fécondité virile, pour sa bestialité fantasmatique même, pour son jaillissement – et c’est l’image qui hante Christian Rizzo quand il dit qu’à Istambul dans la salle de spectacle, « soudainement jaillissait un groupe d’hommes… » C’est profondément gênant – inaudible pour le féminisme de base – si l’on n’entend pas que cette virilité peut aussi être celle de Femen, qu’elle est quelque chose qui bande envers et contre tout, qui jouit de sa jouissance. Une force dyonisiaque qui traverse les êtres masculins, qu’ils le veuillent ou non, et qui fascine les êtres féminins. On est là plus loin qu’avec Tragédie d’Olivier Dubois, qui mettait face à face hommes et femmes nus dans une égalité feinte, mais il reste qu’il manque peut-être à « D’après une histoire vraie », de rendre plus perceptible l’aspect tragique de la sexualité masculine, qui, à ne pas s’empêcher, reste néanmoins quelque chose qui ne s’appartient pas, mais qui galvanise, tétanise et fait peur même. Peut-être danser ensemble est-ce affronter l’effroi… quand ailleurs, à refuser cette passivité-là, la vie s’étouffe.

Mari-Mai Corbel

D APRES UNE HISTOIRE VRAIE -

Photos © Christophe Raynault de Lage / Festival d’Avignon

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