FESTIVAL D’AVIGNON : « EXHIBIT B. », EXPOSITION DE BRETT BAILEY : LE CRIME CULTUREL

EXHIBIT B -

FESTIVAL D’AVIGNON 2013 : Exhibit : B. Brett Bailey / Eglise des Célestins. Du 12 au 23 juillet.

Un bloc de détresse muette, un tel gouffre, bée dans la Chapelle des Célestins, cette église désaffectée au sol effondré comme par un séisme. Exhibit B, l’installation performative de Brett Bailey. nous retourne le colonialisme en pleine figure. Organisant un parcours comme un calvaire (pas du visiteur), marqué par les diverses stations d’un long cauchemar.

A chacune des stations, un crime colonial est exposé sous la forme cinglante d’un interprète d’origine africaine immobile, fait objet vivant, comme dans les expositions coloniales de la grande époque civilisatrice de la France, ou de l’Allemagne, etc., avec un cartel explicitant le cas. Quelques cas parmi tant d’autres non évoqués, cela se devine. Parmi ces stations, deux correspondent aux ironiques « Objets trouvés » que sont les clandestins aujourd’hui et une autre à ces clandestins ramenés manu militari dans leur patrie d’origine, par avion et étranglés en vol pour les punir d’avoir résisté à leur embarquement. Bref, les preuves exposées ne concernent pas des crimes contre l’humanité du passé mais une criminalité occidentale toujours active. Dérangeant, Exhibit B.

Au procès du colonialisme, la perversion rôde. Un exhibit, en droit, c’est une pièce probatoire excipée dans un procès. Je ne me suis pas sentie témoin dans ce procès du colonialisme mais bien attaquée par la partie civile. Et prise en porte-à-faux, prise pour adversaire alors qu’en vérité, d’une part je n’ai jamais nié cette question – la plupart des faits évoqués, je les connaissais, exceptés les camps d’exterminations allemands en Afrique de l’Ouest, et que d’autre part, j’éprouve déjà la culpabilité d’être née du côté colonisateur. Les exactions et crimes contre l’humanité, la politique d’anéantissement des cultures africaines et maghrébines, tout cela perpétré par l’Etat français et une bonne part de sa population, me hante quand je croise le regard d’un ami ou d’un inconnu qui n’est pas un visage pâle. En somme, Brett Bailey me soupçonne d’ignorer l’horreur coloniale quand, au contraire, je ne la sais que trop.

Il est possible que des gens n’aient pas cette connaissance et n’éprouvent pas cette culpabilité sinon inconsciemment (et alors la peur de se sentir coupable sans appel se transforme en accusation raciste). Mais est-ce le lieu pour répandre cette connaissance ?

Cela reste un dispositif qui creuse un fossé déjà bien profond, entre ceux-là qui y deviennent « les autres », ceux dont l’expérience intime (leurs origines plongées dans l’horreur) nous devient inaccessible, presque sacralisée. L’exposition du corps vivant est d’ailleurs surélevée, sur un socle, et du coup, ce corps isolé devient l’intouchable, auratique. Le maudit. Chacun des interprètes, aussi statufié soit-il, garde un regard. Un regard lent, presque oblique, qu’il est possible de chercher, de croiser, et de prolonger, mais difficile à soutenir.face-à-face. Chaque interprète, dans la posture d’immobilité qui lui a été attribuée, au nom d’un projet artistique, semble prisonnier d’un second cauchemar. Par exemple, l’interprète dans la position d’un esclave encagé, le visage mangé par un masque de torture, ne donne qu’une envie : le faire sortir de là.

Ce sont douze interprètes, non artistes, sauf ceux qui sont musiciens (mais ce n’est pas la raison de leur présence), dont à la fin de l’exposition on peut lire les mots disant pourquoi ils se sont investis dans Exhibit B. Certains disent qu’ils ont appris beaucoup sur l’histoire de leurs origines. Ce n’est pas nouveau qu’un des méfaits colonial est d’avoir arraché la mémoire des crimes passés, aux victimes elles-mêmes (archives secrètes, scellées ; enseignement de l’Histoire falsifié ; et des récits trafiqués répandus ici et là qui font par exemple des Napoléon de grandes figures de la démocratie française et européenne.) Tous disent que d’une manière ou d’une autre, le racisme n’a pas cessé d’empoisonner leur vie. Ou disons un certain regard posé sur eux.

Il y a un choeur namibien de quatre chanteurs, dans des lamentos qui résonnent de façon très christique dans l’église des Célestins. Ils sont placés de telle sorte que l’on voit seulement leurs têtes, réduites à des bouches qui vocalisent. C’est pour évoquer le cas des têtes coupées et dont les crânes étaient nettoyées ensuite pour être étudiés par de grands scientifiques européens très intelligents qui s’interrogeaient sur les causes de l’infériorité sur tous les plans des indigènes et autres sauvages.

« Exhibit B » est possiblement bouleversant, possiblement juste et possiblement pervers. Une dimension masochiste y opère. Brett Bailey ne se cache pas d’exploiter la fantasmagorie sexuelle qui zone dans le colonialisme. Une chambre d’un colon avec une femme demie-nue, de dos, intitulée « Odalisque », et sur le cartel l’indication que cette femme était la quatrième du monsieur, dit cela. Le monsieur qui ne devait pas se priver de frapper ses esclaves. Et ça continue avec le tourisme sexuel aujourd’hui qui a pignon sur rue, indifférent au sort des populations les plus pauvres, mais prisées pour leur sex appeal très vivant. Sade l’avait bien dit, derrière le mouvement révolutionnaire poussait une abjection aux formes infinies qui mêlait le sexuel et le politique. Mais il est bien possible – et c’est là qu’il y a pour moi perversion – que cette abjection fantasmatique soit le propre de l’humain, et pas seulement du visage pâle. C’est bien possible aussi, que, dans le monde du jour, les humains de toute culture, se refilent cette patate chaude de la nuit des fantasmes, ne voulant pas reconnaître leur monstruosité secrète. De ce point de vue, Exhibit B simplifie un peu en attribuant le colonialisme à des nations plus qu’à des individus, qu’à des criminels, alors qu’en revanche son principe est bien de redonner une identité individuelle à ses victimes puisque chaque cartel comporte le nom et quelques éléments d’information sur la victime.

Odalisque. En revanche, Brett Bailey fait une analogie entre l’art (l’exposition) et le colonialisme tout à fait renversante. Il interroge l’art, l’exposition comme principe de l’art, comme principe mortifiant. De l’art encagé et encageant. Il y a dans Exhibit B quelque chose de la pensée situationniste, tant le spectaculaire y est utilisé pour se dénoncer comme principe ignoble. Il est saisissant de croiser le regard d’un des interprètes et de soudain s’imaginer que si c’était un objet d’art, il nous regarderait de la même manière. Un regard muet, animal, prisonnier, un regard auquel il a été attenté, puisqu’en faisant d’un humain un objet ou une bête de somme (et en réduisant aussi l’animal à un objet, car c’est un autre colonialisme que celui-là tout aussi atroce), on le prive de son regard, de sa capacité de reproche notamment. Ce qui est fait à l’art, dans Exhibit B apparaît comme une autre forme de colonisation, un autre processus de domestication, d’asservissement, d’humiliation du vivant. Mais la polysémie créée par cette image de « l’exposition coloniale » est plus ambiguë encore. Créer, c’est aussi encager de la vie, c’est aussi un colonialisme. Réduire la vie à un objet vivant, l’utiliser pour servir une pensée, qu’est-ce sinon une prise de pouvoir sur elle contre son imprévisibilité, contre son inconnu ? En ce sens, la culture de l’art est en effet une exception occidentale, et il est exact historiquement que le colonialisme s’est développé parallèlement à l’art – une poussée à la Renaissance et un bond en avant au 19e siècle, sans parler d’aujourd’hui où le commerce d’art se développe avec la spéculation financière internationale. Et c’est exactement ce que fait Brett Bailey, de façon très concrète, saisissant l’essence empoisonnée de l’art, utilisant du vivant pour servir une pensée, mais alors rendant tout à fait perceptible que l’objet n’est pas un objet en réalité ; que l’art c’est cru d’une certaine manière, ou ce n’est rien. Engageant à affronter le regard de la créature encagée, à interroger ce qu’est le racisme sinon cette peur du regard plein de reproches de l’autre ? Regarder le prisonnier, regarder l’animal, regarder celui qui a été objet d’un acte d’inhumanité, cela remet néanmoins en vie, en dépit de toute la culture de mort propre à nos sociétés occidentales, sous le coup d’un obscur ressentiment contre la vie même.

Mari-Mai Corbel.
EXHIBIT B -

Photos © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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