XAVIER LE ROY & ESZTER SALAMON : UN « GISZELLE » VITAL ET INDISPENSABLE AU CENTRE POMPIDOU

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Xavier Le Roy & Eszter Salamon : Giszelle / Centre Pompidou, dans le cadre du Nouveau Festival / Les 20 et 21 février 2014.

Sous des apparences à la fois arides, déconcertantes et enjouées, Giszelle pose de manière limpide les termes d’une équation essentielle dans le travail de Xavier Le Roy : manières de faire et manières de voir s’enchevêtrent comme les deux faces d’une même pièce, sujet et objet se donnent conjointement dans un même geste. Une chorégraphie indispensable, vitale, à voir et revoir sans modération !

Artiste invité du Nouveau Festival, qui consacre l’un des espaces de la Galerie Sud à sa Rétrospective, Xavier Le Roy investit également le plateau du Grand Studio du Centre Pompidou pour montrer quelques unes de ses pièces phares.

Créée lors de l’édition 2001 du Festival d’Avignon, dans le cadre de « Sujet à vif » (SACD), Giszelle reprend le titre d’une œuvre iconique, archétype par excellence du ballet romantique. Suivre le chemin abrupt que le chorégraphe emprunte, tout en gardant cette référence en tête, est passionnant. La partition initiale, composée par Adolphe Adam, accompagne tel un écho la première partie de la création de Xavier Le Roy & Eszter Salamon , elle y refait surface à plusieurs reprises avec l’insistance mutine d’un anachronisme.

Différentes temporalités s’entrechoquent dans cette pièce qui entre en parfaite résonance avec la thématique du Nouveau Festival 2014, Allégories de l’oubli. Parmi les œuvres exposées dans un accrochage subtil, très inspiré, la sculpture de Mario Garcia Torres, The Shape of Memory, (And the Space of Forgetfulness) tout particulièrement, entretient d’étranges connivences avec Giszelle. Une fois le gallium ayant atteint son point de fusion, il acquiert des propriétés dynamiques proches de celles du mercure, tout en se montrant capable de surprendre, dans ses miroitements, ce qu’il entoure : à la fois image du présent et projection fragmentée du passé. Xavier Le Roy et Eszter Salamon, chorégraphe et interprète initiale de la pièce désormais dansée par Salka Ardal Rosengren, activent de leur côté une multitude de matériaux épars et orientent leur recherche vers un état de fusion des images du corps, autrement plus discret et insaisissable.

Figures en mouvement désormais cultes, entrées dans l’imaginaire collectif – de la ballerine classique à l’amoureuse nonchalante du Mépris de Jean-Luc Godard, de l’agitation d’un singe à l’immobilité du Penseur de Rodin – sont travaillées selon des procédés qui regardent du côté de la grammaire cinématographique : avance rapide, retour arrière, boucles, bugs (images qui butent sur elles-mêmes) et ralentis. Les indications données à voix haute par l’interprète – « lumière ! », « noir ! », « lumière ! »… – sans répercussions apparentes sur les conditions de représentation, agissent tels des outils supplémentaires d’un montage subliminal à même d’activer les images refroidies, orphelines, épuisées, qui couvent dans l’ombre de l’oubli. Les fils conducteurs de différents matériaux entretissés se télescopent sans cesse dans des suites opaques. Davantage qu’un simple jeu de références et le plaisir de la reconnaissance qui lui est associée, Giszelle met en lumière le travail souterrain du geste pour négocier les passages brusques d’une qualité de mouvement à une autre – un travail particulièrement exigeant pour l’interprète –, surprend un imaginaire corporel diffracté à l’œuvre et sa multitude de possibles, met en exergue la manière dont le corps est informé par toutes ces images en perpétuelle collision.

On pourrait croire que la danse se nourrit des espaces de liberté ménagés par les transitions entre les séquences, mais la ritournelle de Xavier Le Roy et d’Eszter Salamon est effrénée. Le rythme des déterritorialisations et reterritorialisations se négocie au niveau moléculaire, les artistes se focalisent sur le point de mue à l’intérieur même du geste, quand celui-ci est à la fois lourd de son passé et de son futur. La matière en fusion de l’œuvre de Mario Garcia Torres nous revient en mémoire alors que le plateau est désormais désert. Cet intermède qui se prolonge dans l’incertitude fonctionne comme un sas de décompression, espace-temps sans qualités encore hanté par la survivance des images superposées, qui viennent s’y décanter lentement, se tasser, s’évanouir enfin, zone liminaire dont la texture trompeuse, fuyante, regorge de tout ce qui a été déjà oublié.

La deuxième partie de la pièce se déploie en musique – de J.S. Bach aux Bee Gees, de H. Purcell à Madona, David Bowie ou encore Angelo Badalamenti – et multiplie les entorses à la logique communément acceptée. Des béquilles tiennent toutes seules à la verticale, l’informe occupe le devant de la scène, la réalité se dédouble subrepticement dans un troublant jeu de miroirs qui pourrait entrainer une perte de repères et le glissement dans la fiction. Les séquences s’enchainent de manière plus patiente, investissent la durée. Les deux artistes semblent travailler désormais au niveau du sens, offrir des prismes de lecture et présenter un appareil critique qui permette de se repérer dans le flux d’images.

Dans une lecture certes schématique, nous pourrions comprendre la première partie de Giszelle comme un enchevêtrement de différentes couches de manières de faire et sa deuxième partie comme un focus sur le regard et les manières dont il est informé par les différentes façons de voir, l’articulation et le point de bascule entre les deux étant assurés par le constat de Kathy Acker : « Quand je rêve, mon corps est le lieu non seulement du rêve, mais aussi de l’action de rêver et du rêveur ». Ce syntagme de l’écrivaine américaine semble faire écho aux questionnements qui taraudent Xavier Le Roy depuis ses premières créations, dans lesquelles il essaie d’expliciter chacun des termes de la triade produit – production – l’action de produire et de rendre visibles les couches de matière et les processus à l’œuvre. Dans cette même optique Giszelle deviendrait une sorte d’anti-archetype de la danse, réponse résolument contemporaine à son aïeul romantique éthéré. Les titres complémentaires de la deuxième partie de la pièce — Matériaux recyclés pour faire un programme d’une durée annoncée – La face B de Giszelle ou Parties que nous avions prévu de ne pas montrer ou La poubelle de Giszelle ou encore Le spectacle auquel vous auriez pu échapper — appuient avec humour le fait que l’intérêt des artistes ne s’attarde pas dans cette direction, va surtout vers ce qui se passe à l’intérieur du mouvement, lors de la danse, quand le sujet et l’objet deviennent plus que jamais indissociables.

Smaranda Olcèse

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