THE ROOTS : KADER ATTOU OU SEGO AVEC DES ABDOS

TheRoots

The Roots : Kader Attou / Scène Nationale de Cavaillon / Dans le cadre du Festival Les Hivernales d’Avignon / Vu le 4 mars 2014.

Créé il y a un an, The Roots de Kader Attou est un spectacle emblématique de la nouvelle danse HipHop. Depuis au moins 2008, date où il prend la direction du Centre Chorégraphique National de La Rochelle et du Poitou-Charentes, Kader Attou est entré dans l’institution et a, par-là même, fait rentrer les danses de rues dans le filet des dossiers de subventions et des projets ministériels. Bien sûr, il n’est pas tout seul et Mourad Merzouki, son comparse de Créteil, est lui aussi un symbole de ce polissage des danses urbaines. Bien sûr, cette évolution est formidable parce qu’elle est représentative des passions d’une époque, d’une génération et d’un moyen d’expression fabuleux. Mais, pour être représentative, il faut qu’elle en prenne les qualités comme les défauts. Et voilà bien le souci de The Roots, qui met les paillettes au service d’un discours formaté pour se laisser déborder par l’émotionnel. Malheureusement, le Hip Hop français se laisse trop souvent endormir, devient bien sage dans ses intentions et perd la hargne vigoureuse de ses débuts. De la danse urbaine à la danse bien urbaine, bien sage, bien gentille qui devient, en quittant sa peau de révolte pour un habit de bouffon, le parangon utile d’une société délétère qui confond spectacle engagé et divertissement.

Les paillettes :
Kader Attou veut plaire et à tout le monde. Le spectacle se dote donc d’un composite de musiques allant de l’électro à la musique pop en passant par le classique. Mais l’astucieux montage de ces musiques par Régis Baillet ne parvient pas à unir les différents tableaux en un seul et même spectacle. Au lieu d’une composition dans la cohérence, on nous sert un gloubiboulga de musiques qui n’a d’autre légitimité que les plaisirs du chorégraphe. Évidemment, on trouvera tous dans cet amas de tableaux un ou plusieurs morceaux très plaisants, mais ce n’est pas en superposant les tableaux qu’on invente un spectacle harmonieux et compréhensible.

Le spectacle se veut sidérant de qualités techniques. Il l’est, c’est indéniable. Les onze danseurs (tiens tiens, que des hommes) sont tous très beaux, très sexy, très virils et merveilleux danseurs. C’est hallucinant ce qu’ils sont bons. Malheureusement, un public halluciné est un public passif, un public qui ne réfléchit pas (et donc ne critique pas). Si cet ahurissement était au service d’un principe, d’une idée, d’un propos fort* on pourrait l’accepter. Ici, le temps de cerveau disponible est au service de l’émotionnel à tout va.

La dictature de l’émotion :
La technique, quand elle est au service d’un propos et qu’elle le porte très loin, très haut, très fort, procure, de facto, de l’émotion chez le spectateur. L’émotion est une corollaire indéniable de la qualité du propos, elle ne doit pas en être son précurseur, sous peine de démagogie ou de platitude.

Notre société veut du grand spectacle. Donc de grandes émotions calibrées et cultivées hors sol, en dehors du terreau de la pensée, sans racines malgré le titre de la pièce. On nous oblige a ressentir toute une palette de sentiments qui, posés sur la scène sans fondement particulier, en deviennent bien bons. Il faut reconnaître que le spectacle arrive à marier très étonnamment virilité de caïds et bons sentiments de samaritains.

Un discours formaté… à peine présent :
Dans un tout petit texte reproduit dans la feuille de salle, Kader Attou explique qu’il veut travailler à « créer du lien ». On est pas loin de la Fra-ter-ni-té de Ségolène Royal, la robe bleue en moins mais les biscotos en plus. Mais ne vaut-il pas mieux un discours de l’institution, qui plaira certainement beaucoup aux financeurs que pas de discours du tout ? Le chorégraphe ne se pose qu’une question : « Comment à partir d’une technique, d’un mouvement mécanique, d’un code, avec la virtuosité, naît cette émotion ?» Voici bien le propos : pas de propos, de l’émotion et de la technique (qui, soit dit en passant, n’est qu’à peine convenable pour les acrobaties au trampoline. Des circassiens les réussiraient beaucoup mieux). Les galipettes spastiques, rythmées par des accélérandos à minima, aussi bien réalisées soient-elles, ne sont pas porteuses de discours, de propos, de dramaturgie : une belle coquille vide, une vélocité ad libitum inventée pour l’effet plus que pour l’idée.

Aussi poussées qu’on le veuille, ces émotions sont avant tout un acte personnel (qui ne crée donc aucun pont, ne fait pas société, ne porte pas une communauté entière). Kader Attou reprend ses souvenirs, ses chansons, ses images dans un mouvement certainement introspectif mais absolument pas universel. On reste dans une starification personnelle qui, là aussi, est bien représentatif d’une époque ou le quart d’heure de gloire individuelle devient le passage obligé. Une starification machiste qui ne laisse pas la place aux femmes. Si la diversité des couleurs est représentée, la diversité des sexes est, comme trop souvent dans le hip-hop, un des grands perdants du genre.

A l’issue du spectacle, la salle se lève, hystérique, comme un seul homme (même si le public est lui, majoritairement composé de femmes). Le pari est réussi : le public, comme les lapins dans la nuit, ont été aveuglés par les phares du buldozer Attou. Un accidenté en cours de route : le questionnement.

Bruno Paternot

Prochaines dates :
Mars 2014
– 4 mars 2014, Cavaillon, Scène Nationale,
– 11 mars, Elancourt, Le Prisme,
– 15 mars, Sainte-Maxime, Le Carré,
– 26 et 27 mars, Angers, CNDC / Le Quai,
– 29 mars, La Rochelle, La Coursive, Scène Nationale,
Avril 2014
– 11 avril, Noyon, Théâtre du Chevalet,
– 16 et 17 avril, Limoges, Centre Culturel Jean Moulin,
– 29 et 30 avril, Sceaux, Les Gémeaux, Scène Nationale,
Mai 2014
– 13 mai, Albi, Scène Nationale,
– 15 mai, Rodez, La Baleine,
– 17 mai, Florac, Mende Scènes Croisées,
– 21 et 22 mai, Brest, Scène Nationale,
– 27 mai, Aubusson, Scène Nationale…
15 Minutes d’extraits : https://www.youtube.com/watch?v=gs_0ohncvS0

The Roots : Kader Attou – Cie Accrorap – CCN de La Rochelle
Pièce pour 11 danseurs
Création les 8, 9 et 10 janvier 2013 à La Coursive, Scène Nationale de La Rochelle
Direction artistique et chorégraphie : Kader Attou
Interprétation : Si’mhamed Benhalima, Babacar “Bouba” Cissé, Bruce Chiefare, Virgile Dagneaux, Erwan Godard, Mabrouk Gouicem, Adrien Goulinet, Kevin Mischel, Artem Orlov, Mehdi Ouachek, Nabil Ouelhadj, Maxime Vicente
Scénographie : Olivier Borne
Création sonore originale : Régis Baillet – Diaphane, augmentée de musiques additionnelles
Création lumière : Fabrice Crouzet
Création costumes : Nadia Genez
Production : CCN de La Rochelle et du Poitou-Charentes / Cie Accrorap, Direction Kader Attou
Coproduction : La Coursive – Scène Nationale de La Rochelle, MA Scène Nationale – Pays de Montbéliard / avec l’aide de CHATEAUVALLON centre national de création et de diffusion culturelles dans le cadre d’une résidence de création

* Afin que l’on ne me fasse pas le reproche de critiquer le Hip-Hop en règle générale, je vous renvoie vers les articles très élogieux de ce que j’ai pu voir chez Pierre Rigal, Bouziane Bouteldja ou Mourad Merzouki qui ont pu faire des spectacles très visuels, techniques et esthétiques mais au service d’un propos, d’un parti pris, d’une éthique. (Ndl’A)

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