INTERVIEW : XAVIER LE ROY, NOUVEAU FESTIVAL CENTRE POMPIDOU

projet

Xavier Le Roy Interview / Nouveau Festival Centre Pompidou.

Artiste invité de la 5ème édition du Nouveau Festival du Centre Pompidou, Xavier Le Roy montre dans les espaces de la Galerie Sud « Rétrospective », véritable machine chorégraphique qui mobilise dix performers à la fois et déploie ses rythmes tout au long de la journée, généreuse dans son adresse aux visiteurs.

L’occasion était toute trouvée de revenir avec le chorégraphe sur quelques unes de ses créations qui ont fait date en proposant des manières à la fois neuves et passionnantes d’envisager la danse, sa production et sa monstration.

Inferno : Vous travaillez depuis longtemps dans des zones de porosité entre les arts plastiques et les arts vivants. Des nos jours, les circulations de cet ordre se multiplient, comme le montrent les activités du Musée de la danse à Rennes, celles du Centre d’art contemporain de Brétigny ou du FRAC Lorraine, ou encore des projets comme L’Exposition chorégraphiée de Mathieu Copeland, les programmes live arts du MoMA dont vous avez été l’un des invités, tout comme Boris Charmatz et Jérôme Bel, Tino Sehgal enfin, qui reçoit le Lion d’or à la Biennale de Venise… Comment expliquez vous ce trend ? Pouvons nous revenir sur quelques uns de vos travaux marquants, notamment E.X.T.E.N.S.I.O.N.S. mais aussi Projet et production ?

E.X.T.E.N.S.I.O.N.S. (1999 – 2001)

Xavier Le Roy : Nous pouvons commencer effectivement par E.X.T.E.N.S.I.O.N.S. La nécessité d’initier ce projet n’était pas liée à la volonté d’aller vers le champ des arts visuels ou vers l’espace d’exposition. La question était plutôt centrée sur les modes de production et leurs influences sur ce qu’ils produisent – il s’agissait pour moi d’essayer de mettre en place quelque chose qui pourrait questionner et en même temps impliquer tous les paramètres qui jouent un rôle dans la création d’une pièce, d’une chorégraphie. Mon axe de réflexion est l’art chorégraphique au sens large. Ce n’était pas forcement un désir de recouper des disciplines, même si le crossover, l’interdisciplinaire, le trans-disciplinaire, le pluri-disciplinaire, etc. étaient un vocabulaire qui revenait très souvent dans les discussions à la fin des années 90, je n’avais pas l’intention ou la nécessité de répondre à cette demande ou de déplacer mes pratiques dans le champ des arts plastiques. Mais je n’étais pas imperméable à ces préoccupations du milieu de l’art.

Dans E.X.T.E.N.S.I.O.N.S. il y a quelque chose qui se rapproche de l’espace muséal dans la relation au public (nous travaillions 7h par jour, 5 jours par semaine), mais au moment où je fais cette proposition il s’agissait surtout pour moi d’inclure et mettre au travail simultanément tout les paramètres impliqués dans notre travail.

C’était une tentative de travailler sur la question du temps, de la durée, de la production dans la durée, de s’affranchir de cette nécessité imposée de résumer le travail dans un objet. Ces réflexions ont nourri E.X.T.E.N.S.I.O.N.S. et m’ont fait sortir du théâtre. J’avais la nécessité de sortir du théâtre pour éviter la séparation entre le moment de la scène et les temps de répétition en studio. Essayer d’échapper à cette séparation entre le moment de la représentation et le moment du travail, et cela ne pouvait pas être l’espace d’exposition, d’où l’idée d’aller dans un espace autre, qui était le gymnase. Au même moment, Hans Ulrich Obrist et Barbara Vanderlinden, curateurs de l’exposition Laboratorium (Antwerpen Open, Exhibition, 1999) m’ont adressé une invitation de travailler sur la notion de laboratoire. J’aurais pu avoir accès aux espaces d’exposition, mais il était important de situer mon travail dans aucun des lieux connotés par l’idée de représentation ou de résultat artistique.

Cette question de la distribution des activités et leur réception dans le temps continue à me guider dans ce que je fais maintenant par exemple, avec « Rétrospective ». Quand on fait un spectacle, on donne rendez-vous à des personnes qui vont constituer le public pour une durée déterminée, connue d’avance et on va partager ce temps ensemble. Quand j’ai proposé E.X.T.E.N.S.I.O.N.S. j’essayais de défaire ce mode de fonctionnement qui produit certaines attentes. Mon intention était de déplacer cet état des choses tout en posant les questions qui traversent mon travail : qu’est ce que produire du mouvement ? Qu’est ce que ce mouvement peut produire dans la situation qu’on construit ?

S’agissait-il d’une volonté de vous affranchir de la durée ou de sortir des cadres imposés par l’institution théâtrale ?

Xavier Le Roy : Ce n’était pas le moteur de vouloir sortir de ces cadres, mais l’une des conséquences de ce que je voulais faire avec cette situation de travail. Il fallait pour ça se déplacer et visiter d’autres cadres imposés par le temps, et le temps est indissociable de l’espace, il faudrait parler d’espace-temps. Dans les conventions proposées par les différentes institutions où l’on rend des choses publiques, cette relation entre le temps et l’espace est déjà prédéterminée, j’allais dire pour le meilleur et pour le pire – en ce qu’elle propose comme position à la fois à ceux qui performent et à ceux qui viennent voir. L’exposition permet au visiteur de choisir son temps et son espace, alors que le théâtre impose une place déterminée qui est maintenue pour toute la durée de la représentation.

Une question me taraude : qu’est ce qu’il advient de l’acte de performer quand on passe d’un rendez-vous fixé à une heure précise, à une rencontre qui s’étale sur toute la journée ? Comment les performers le vivent-ils dans la durée? Les attentes produites par le rendez-vous induisent un certain type de relations qui peuvent devenir aliénantes, quand on est sur scène, les échanges peuvent avoir un caractère non-négociable. Dans la représentation de théâtre, le performer sait ce qu’il va faire, même s’il a décidé d’improviser pendant une heure, elle ou il sait qu’il va improviser pendant cette heure. Et les spectateurs ne peuvent changer d’espace ou décider de la durée des séquences. Ce qui m’intéresse dans le glissement vers les longues durées d’ouverture des espaces d’exposition, c’est que ce mode de fonctionnement n’est pas constitutif de la situation et n’est pas tenable. Le fait de penser les processus de production sur des longues durées pousse à envisager autrement les relations produites par l’expérience d’un acte vivant réalisé pour d’autres. Cela demande de chercher quels sont les relations espaces temps et les durées nécessaires ou constitutives de chaque type de relation entre les personnes. Visiteurs et performeurs doivent chercher un contrat. Cela implique des glissements d’une discipline à une autre, du spectacle vivant aux arts visuels et vice versa.

C’est toujours à ce moment là que le JEU intervient dans votre travail. Vous l’utilisez pour penser le versant de la production, mais aussi celui de la monstration. Pouvez-vous revenir sur cet intérêt pour les règles du jeu dans les processus de création ?

Xavier Le Roy : J’ai commencé à utiliser les notions du jeu et les règles de jeux lors d’E.X.T.E.N.S.I.O.N.S. pour mettre en place des situations qui font appel au libre arbitre de chacun. Une autre chose qui guide toutes ces expérimentations c’est le travail de groupe – comment construire une situation où l’on travaille en groupe sans reproduire les modèles déjà connus : un chef qui dicte aux autres quoi faire ou un groupe où chacun fait ce qu’il veut ? – pour prendre juste les extrêmes. J’essaie de trouver des façons de faire entre ces deux modèles. Dans le spectacle vivant il est difficile de trouver un contrat autre que ceux que je viens de citer, ceux ci produisent déjà des façons de travailler et conditionnent ce que l’on va pouvoir faire ensemble. Ni l’un, ni l’autre ne me conviennent, donc il y a nécessité de trouver autre chose. Ces questions sont au travail dans E.X.T.E.N.S.I.O.N.S., et Projet. Maintenant « Rétrospective » cherche aussi à faire cela, en conjuguant toutes ces expériences passées.

Le jeu met en place des règles, ces règles construisent la situation et quand on joue avec ces règles, on peut à la fois expérimenter ce dont on a besoin pour pouvoir jouer et en même temps cette chose là est regardable comme un « spectacle » à travers les règles qu’on a proposées. C’est pour moi une façon de proposer une situation dans laquelle tous les paramètres qui produisent ces mouvements et ce qu’ils peuvent produire sur ceux qui les regardent sont mis en jeu dans le moment, sont visibles par tout le monde. Donc regarder quelque chose à travers et avec ces règles et non pas à travers un mystère.

A ce stade de la discussion, il est nécessaire de rappeler en mémoire et partager avec les lecteurs un extrait de votre pièce Self Interview (2000) qui abordait de manière très limpide ces questions :

Je ne veux pas dire que le jeu est une métaphore ou un miroir de la vie. Mais plutôt qu’il est une construction à l’intérieur des constructions avec lesquels nous sommes quotidiennement confrontés. Il est donc intéressant de l’utiliser pour explorer cet aspect des rôles et de leur performance dans la vie quotidienne et de ce qu’il en retourne dans une situation dite de performance. Ou plus exactement, je pense que la notion de jeu peut permettre d’explorer le passage de l’un à l’autre, les similitudes et les différences entre ces situations.

Le jeu est aussi une activité durant laquelle on cherche et on expérimente en même temps que l’on développe des stratégies pour suivre et utiliser les règles.

Il est donc un terrain privilégié pour travailler sur l’affection du corps par des constructions dans lesquelles nous sommes impliqués et vice versa.

Ce que je proposais était de ne pas avoir à essayer d’exprimer sa personnalité mais d’utiliser les règles de jeux qui attribuent à chacun un rôle permettant d’expérimenter, à la fois de façon active, passive et réactive, sans avoir à chercher á exprimer cette créativité.

Autrement dit, le jeu est une caractéristique toujours présente dans les performances du quotidien et de la scène et c’est donc en même temps un outil pour  » diffracter  » les aspects d’une performance tout en performant celle-ci.

D’autre part, il y a un aspect improductif qui est associé au jeu. MERCI ROGER CAILLOIS POUR CETTE REMARQUE.

Projet (2003)

En 2003, vous créez Projet, une traduction de ces expérimentations dans le format plus traditionnel d’une pièce de spectacle vivant. Comment s’est passé ce déplacement, cette reterritorialisation ?

Xavier Le Roy : Nous faisions des longues journées de travail pour E.X.T.E.N.S.I.O.N.S., et nos manières de faire produisaient un certain type de public. Les relations au public étaient conditionnées par le processus. Nous avions rarement plus de spectateurs que de performeurs, très vite le public était intégré à ce que nous faisions. Il s’agissait d’un certain type de public, affranchi des cadres imposés par le théâtre. Mais finalement cela ne transformait pas les relations produites par le dispositif théâtral, c’était la construction d’un autre dispositif, d’une autre situation qui produisait ses propres liens au public.

Projet est né de la volonté d’inscrire cette situation dans une pièce qui pourrait être présentée dans les théâtres. Est-ce possible ? En 2002 j’ai invité un groupe d’une 20aine d’artistes à travailler sur cette question sans que nous ayons à produire quoi que ce soit. Et à la fin nous avons décidé que oui, cela devait être possible, nous avions entrevu des possibilités qu’il fallait travailler pour en faire une pièce pour les théâtres. J’ai alors cherché les moyens de produire ce travail tout en essayant de construire des conditions où nous pourrions le plus possible travailler avec la présence d’un public afin d’intégrer ce présence et ce paramètre dans le processus. Durant celui-ci le désaccord était aussi important que l’accord. Avant de chercher le compromis, avant de chercher la solution, nous poussions le problème le plus loin possible. Nous avions de très longues discussions durant lesquelles chacun prenait la parole, nous étions 20. On peut imaginer le coté laborieux et le temps nécessaire pour rendre ceci possible. Projet a produit une pièce qui emprunte une partie de son esthétique à celle du sport, du jeu. Ceci a pu masquer des choses sur le contenu du travail de groupe. Mais en même temps c’était essentiel pour essayer d’étendre la perception des mouvements au sens générique et ne pas la réduire à la danse comme mouvement de référence.

Je pense que toutes ces réflexions sur la règle du jeu se retrouvent dans « Rétrospective ». Après environ une semaine d’exposition, les participants peuvent mieux jouer avec les règles : comment accueillir le visiteur, comment agir les uns avec les autres, comment jouer avec les éléments à disposition, une situation qui répond à un moment précis sans que ce soit complètement anarchique. Il y a toujours cette tension entre la liberté de choix et la contrainte du cadre.

production (2010)

Avant de revenir plus amplement sur cette pièce proposée dans le cadre du Nouveau Festival au Centre Pompidou, pouvez vous dire quelques mots de production, une dernière étape qui me semble déterminante dans ce cheminement qui aboutira à «Rétrospective » ?

Xavier Le Roy : Cette pièce a été créée en réponse à une commande pour l’exposition Move : Choreographing You, à la Hayward Gallery à Londres. Au départ, le projet de Stéphanie Rosenthal était d’avoir des danseurs et des danseuses qui activeraient, pendant toute la durée de l’exposition, des oeuvres – parmi lesquelles, celles de Mike Kelley, Simone Forti, Yvonne Rainer etc – des pièces qu’ils devaient danser. La curatrice de l’exposition me proposait de chorégraphier le passage des danseurs d’une pièce à une autre. Mais j’ai constaté que les artistes à qui on faisait appel pour performer dans cette exposition étaient considérés comme des objets mouvants, à qui on demande une présence comparable à celle des objets tel que les tableaux ou sculptures dont la durée de présence est inhérente à leur état d’être. L’installation de ces performances dans cette exposition me semblait proposer un regard en passant sans prendre en considération que les actions qu’ils exécutent doivent être adressées à des personnes avec qui l’on passe un contrat de durée. Sans ce contrat qui comprend une heure de début et une succession d’événements, d’actions à partager avec les spectateurs dans leur globalité, il n’est pas possible de faire l’expérience de la pièce telle que l’artiste l’a pensé. Donc pour proposer une alternative à cette présence des performers dans l’espace d’exposition, production est une pièce qui essaie de donner la possibilité aux danseurs qui interviennent dans cette exposition, de réfléchir à qu’est ce que travailler comme artiste chorégraphique dans un musée.

Une description brève de production : 3 artistes sont dans un coin de l’espace d’exposition au milieu d’autres œuvres. Ils travaillent à l’apprentissage de danses qu’ils ont choisis individuellement. S’ils sentent ou voient qu’un visiteur les regarde en train d’apprendre ou de danser une de ces danses, alors ils s’interrompent et se dirigent vers ce ou ces visiteurs et leur demandent : « are you looking for something ? » (« cherchez vous quelque chose ? »). A partir de là, ils engageaient une conversation avec les visiteurs. La plus grande partie du travail de répétition avec Mårten Spångberg et les danseurs a consisté à développer des outils pour rendre ces conversations possibles.

Vous vous confrontiez donc aux cadres imposés par le musée. Qu’y a-t-il de stimulant pour votre travail dans les formats du spectacle vivant, d’un côté, et de l’exposition, de l’autre ?

Xavier Le Roy : Pour répondre, je dois commencer par répéter ce que j’ai déjà dit un peu plus tôt. Une exposition est ouverte pendant toute la journée, par exemple de 11h à 21h. Donc il faut penser comment travailler cette durée avec des êtres humains – ici au centre Pompidou, « Rétrospective » dure seulement trois semaines, mais normalement une exposition s’étend sur deux mois. Dans le théâtre : on donne un rendez-vous pour une heure, deux heures ou trois heures. Beaucoup de choses sont conditionnées par ces données d’utilisation du temps. Il y a aussi l’architecture qui joue : le théâtre impose un rapport frontal et habituellement aucune action ne se passe derrière les spectateurs qui sont assis, alors que dans les expositions, les visiteurs se déplacent, marchent d’une oeuvre à l’autre et sont le plus souvent entourés par celles-ci quand ils entrent dans l’espace ou bien ils font face à l’une d’entre elles. Dans le spectacle vivant le public sait qu’il s’engage pour une certaine durée dont les artistes ont pris en charge l’organisation, alors que dans l’exposition, c’est le visiteur qui décide du temps qu’il accorde à l’œuvre, d’où une certaine tension quand on essaie de faire des choses qui viennent du théâtre dans espace d’exposition: comment cette durée prédéterminée peut-elle rentrer en contact avec des visiteurs qui viennent dans l’idée d’une liberté de choix ? Comment négocier cela ?

« Rétrospective » (2012 – 2014)

Parlons de « Rétrospective » désormais. La pièce a été créée à Barcelone à la Fundació Antoni Tàpies au printemps 2012. Elle a été présentée à Salvador et au musée MAR à Rio de Janeiro en Amérique de Sud, en Europe, notamment au Musée de la danse à Rennes ou encore à Hambourg aux DeichtorHallen. Comment a-t-elle changée depuis sa création ?

Xavier Le Roy : Chaque fois que « Rétrospective » est présentée, la pièce mobilise surtout des artistes locaux et donc elle est retravaillée avec eux. Néanmoins la structure ou la chorégraphie générale est sensiblement la même d’une expérience à l’autre. Au Centre Pompidou j’ai apporté quelques légères modifications. Normalement il y a 6 personnes reparties dans deux espaces, pour le Nouveau Festival nous avons mis en place une chorégraphie pour 10 personnes pour les moments de plus grande affluence durant l’après midi. Mais les principes restent les mêmes : les artistes performent des chorégraphies de groupe qui accueillent les visiteurs, trois types d’actions : des Immobilités – références à la sculpture, à l’objet, à la peinture –, des Loops, boucles de mouvement – références à des vidéos présentées dans l’exposition ou à des machines et mobiles, dont la continuité de présence est assurée par une répétition de la même séquence –, des Narrations ou récits – avec un début et une fin, qui font référence à des films, de plus en plus présents dans les expositions, et aux formats habituels des pièces présentées dans les théâtres, quelque chose avec une durée déterminée. La structure ou chorégraphie de l’ensemble fait cohabiter ces divers éléments avec un flux de visiteurs à qui nous nous adressons. S’il n’y a pas de visiteurs dans les espaces, l’exposition s’arrête, puisqu’il n’y a personne à qui s’adresser.

Quelle est la part de vos soli dans « Rétrospective » ?

Xavier Le Roy : Toute l’exposition est construite à partir des soli que j’ai faits. Ces pièces sont utilisées comme matériaux à repenser, à transformer pour pouvoir les présenter dans les espaces du musée.

Comment la transmission s’est-elle faite entre les anciens et les nouveaux interprètes ?

Xavier Le Roy : Après l’expérience de Barcelone, « Rétrospective » a été programmée à Rennes, au Musée de la danse, où j’avais convié trois personnes qui avaient fait l’expérience à la Fundació Antoni Tàpies. Depuis, pour chaque édition, j’ai repris cette façon d’opérer, car les artistes qui ont déjà participé à l’une des expositions en ont un savoir, une connaissance, que moi je ne peux pas avoir. Même si je suis dans l’espace tous les jours observant et partageant avec eux les choses que je remarque et qui peuvent aider au fonctionnement de l’ensemble. Mais je n’ai, malgré tout, pas leur expérience d’adresse aux visiteurs. Ils rencontrent des milliers de cas de figure et cette expérience là ils peuvent la transmettre aux nouveaux participants. Cela aide à répondre aux questions puisque, même si il y a des règles, nous rencontrons surtout des cas singuliers.

Quelles sont les soupapes de cette machine chorégraphique ? Quelles manières de mobiliser et de distribuer l’attention des performers engendre-t-elle, entre le suivi des règles et les choix actifs liés à des situations concrètes ?

Xavier Le Roy : Chaque fois qu’un visiteur entre, il y a quelque chose de collectif qui se passe. C’est l’espace qui dicte la prise d’initiative, selon des positions mouvantes. Ça tourne, comme une machine.

A partir de certaines règles de jeu, la subjectivité de chacun va pouvoir jouer dans la durée, effectuer des choix. Il y a un partage entre des décisions à prendre et des règles à utiliser, et c’est le flux de visiteurs qui dicte le déclenchement du système de cette mécanique, ce qui peut faire dire à certains interprètes qu’ils en ont marre d’obéir à l’entrée des visiteurs – il y a de la rage ! comme dit Volmir Cordeiro. Mais ils font des choix et ne sont pas seulement soumis à un système qui serait aliénant, donc la tension se dissipe, la relation aux visiteurs est complètement guidée par la subjectivité de chacun et « la rage » disparaît.

Il y a effectivement une tension entre un système qui impose certaines règles qui obligent à faire certaines actions, pour que la chose puisse exister dans la durée, et des libertés à prendre. La négociation est continue. Il y va d’une cohabitation de ces deux états, que nous essayons de travailler et d’articuler. L’un se construit avec l’autre. L’activité collective et l’activité individuelle se superposent sans arrêt, dans un va et vient incessant.

Quel type de parole est en jeu dans « Rétrospective » ? Comment avez vous travaillé cette question ? S’agit-il d’une forme de subjectivité plus appuyée ?

Xavier Le Roy : Nous utilisons mon solo Produit de Circonstances (1999) comme structure narrative instituant une alternance entre faire des actions et des gestes et dire des choses. Le récit global se construit dans cette alternance. L’autre règle utilisée pour structurer ces prises de parole, est de choisir des éléments de soli proposés comme matériel de base et de réagir à partir de ces extraits. Chacun construit son récit en y mélangeant des expériences personnelles … Ils partagent une pensée à partir de choses qui les préoccupent, qui les intéressent et qui participent à la construction de leur subjectivité et de ce qu’ils sont devenus.

C’est encore trop tôt pour en parler dans le cadre du Nouveau Festival, mais vu l’expérience antérieure de la pièce, vous avez peut être remarqué une routine qui s’installe au fil des semaines?

Xavier Le Roy : La routine fait effectivement partie du processus de « Rétrospective », mais à chaque fois ont lieu des rencontres avec des nouvelles personnes (certains visiteurs reviennent, d’autres restent longtemps). Au fil de jours, ça devient un jeu, les artistes composent, ils peuvent de plus en plus interagir avec et utiliser les règles données, alors que dans un premier temps, il s’agit plus d’apprendre ces règles, d’arriver à voir ce qu’elles font. C’est passionnant d’observer les performers au travail, chaque jours on voit combien ce travail est demandant et vraiment complexe. Avant d’arriver à la routine, il y a plein d’informations à intégrer. La pièce se travaille, se met en place avec les visiteurs, nous ne pouvons pas tout anticiper. Souvent, la première semaine, les artistes sont encore dans l’apprentissage, la deuxième semaine ils jouent avec les règles, ils commencent à y prendre du plaisir, la troisième semaine apparaît la multitude des possibilités de ce que chacun peut faire avec et dans ce dispositif et cela devient de plus en plus enrichissant pour leurs expériences. Après, si l’exposition continue, il y a un passage plus difficile, au bout d’environ quatre semaines, mais ils continuent à développer leurs récits. Les autres expositions qui duraient plus de 3 semaines, montrent qu’autour de la sixième semaine, il y a un nouvel élan qui revient, lié peut être au fait de travailler dans le lieu, d’avoir le sentiment d’appartenir à l’équipe, d’être chez soi, de faire partie d’un groupe qui produit quelque chose ensemble, qui partage une expérience très riche pour tout le monde. Je généralise, mais ce sont les grandes lignes qui rythment la durée de « Rétrospective ».

Quel type de relation la pièce engage-t-elle avec le public ?

Xavier Le Roy : Au premier abord, « Rétrospective » peut susciter quelque chose d’étrange et d’inquiétant – il peut y avoir de la résistance qui se transforme pour certains visiteurs dans quelque chose de presque intime, du partage empathique. Après il y a tous les degrés qu’on peut trouver entre ces extrêmes.

« Rétrospective » propose une diversité de relations possibles : on regarde ce qu’il se passe soit comme un objet, soit comme une danse, soit comme une histoire, soit on participe à une conversation et à la production du moment présent. Pour moi, l’intérêt est d’essayer de mettre en tension quelque chose qui est de l’ordre de la relation à un objet et quelque chose qui est de l’ordre de la relation à un sujet. Faire chevaucher ces niveaux de lecture, les mélanger et produire quelque chose qui ne réduirait pas l’être humain à l’un ou à l’autre, rester toujours dans un mélange de deux, autant dans nos actions que dans nos perceptions.

En pensant « Rétrospective », peut-on dire que le public fait partie du dispositif ?

Xavier Le Roy : Le public fait toujours partie du dispositif, même dans une pièce de théâtre, où les spectateurs agissent en tant que « public ». Le flux de visiteurs est toujours chorégraphié dans une exposition. Quoi qu’on fasse, on chorégraphie le public. Chaque exposition présuppose une dramaturgie du temps et de l’espace. « Rétrospective » est une chorégraphie du temps et de l’espace. Il y va d’une coexistence de différents types de temporalité dans le même espace : la durée d’exposition qui s’étale sur toute la journée, des actions qui sont limitées dans le temps avec un début et une fin, des actions qui sont répétées ou des actions permanentes. « Rétrospective » fait aussi référence à quelque chose qui viendrait du passé, qui entre en collision avec le temps présent et subjectif du visiteur…Il y a toutes ces superpositions d’occupations et utilisations du temps qui opèrent conjointement.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

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Xavier Le Roy est artiste en résidence au Théâtre de la Cité Internationale et prépare une pièce pour la prochaine édition du Festival d’Automne à Paris

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Photos Karin Schoof et Hervé Véronèse

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