JERÔME BEL DE JERÔME BEL, A LA MENAGERIE DE VERRE

"JŽr™me Bel" di JŽr™me Bel fotografo: Herman Sorgeloos

Jérôme Bel de Jérôme Bel / Ménagerie de verre / 6 juin 2014.

La Ménagerie de verre fête ses 30 ans avec deux pièces cultes, premières créations de surcroit, qui ont marqué, à près de dix ans d’écart, le tournant esthétique des années 2000 et qui n’ont de cesse d’interroger l’imaginaire contemporain. Côté danse, Jérôme Bel de Jérôme Bel, côté théâtre, La démangeaison des ailes de Philippe Quesne. Deux artistes majeurs qui synthétisent les énergies créatrices que ce lieu, unique dans le paysage parisien, a su, au fil du temps, accueillir et encourager.

Davantage qu’une histoire de fidélité, il y va, dans cette reprise de Jérôme Bel de Jérôme Bel, d’une véritable démarche auratique. Il faut rappeler que c’est avec cette pièce que Marie-Thérèse Allier a ouvert aux expérimentations les plus débridées l’antre de la Ménagerie de verre, son désormais mythique garage. Nous n’allons pas nous attarder sur son plafond bas et sa dalle en béton brut qui fait office de plancher. Jérôme Bel fut le premier à saisir le potentiel terrible de cet espace a priori peu propice à la danse. C’est ici que certaines des propositions les plus passionnantes des dernières décennies ont vu le jour.

Reprendre une pièce à 20 ans d’écart, nous confronte au mystère d’un geste inaugural, d’une intuition extrêmement puissante. Certaines séquences disparates n’ont eu de cesse d’irriguer les discussions et les créations dans le champ artistique contemporain. Tino Sehgal intégrait déjà quelques passages de choix dans sa collection de danse, (sans titre), 2000. Alain Bufard — la communauté de la danse ne s’est d’ailleurs pas remise du choc de sa disparition brutale, inattendue, inconcevable — pointait, en 1999, l’ouverture, à travers cette création, de nouvelles perspectives performatives. A le suivre, l’un des aspects les plus remarquables de la pièce était l’obstination avec laquelle Jérôme Bel s’employait à déjouer toute tentative d’interprétation affective de la part du danseur et par retour, du spectateur. La pièce continue à interpeller de par la littéralité de son rapport au corps. Pourtant l’espace épuré de la Ménagerie de verre se charge d’une formidable énergie statique.

Multiples strates de références densifient l’obscurité qui est de mise dans la salle basse du off, les mots écrits dans des articles ou ouvrages, prononcés dans des conversations ou conférences glissent sur les corps nus. Vingt ans après, la question de la nudité ne se pose plus de la même façon et ce déplacement de sens est davantage appuyé par les signes visibles du passage du temps. Cet état de faits augmente la force d’interpellation des gestes simples qui composent cette pièce, confirme cette intuition initiale de Jérôme Bel. Le corps comme masse opaque à laquelle on assigne des définitions nominatives, des qualités socio-démographiques, des attributs d’ordre pratique. Le corps comme matière brute, malléable, étonnement extensible, aux plis insoupçonnables. Le corps également comme surface d’inscription des constellations sémantiques mouvantes, allant du prévisible et de l’anodin au poétique. Le corps enfin comme lieu des processus somatiques et des réactions physiologiques, d’une vie autonome aux rythmes communicatifs, pourtant silencieuse, mutine.

Le regard bute sur un tableau noir tout au fond du plateau. La garage de Marie-Thérèse Allier devient une caisse de résonance, espace de médiation et circulation du sens. Ce qui s’inscrit sur ce tableau noir nous advient après avoir traversé cette étendue vide, après s’être chargé de tout ce qu’elle véhicule. Le jeu entre les mots et les choses semble au premier abord extrêmement simple – mettre des noms, propres ou communs. Pourtant, de multiples déclinaisons sont d’ores et déjà à l’œuvre : il y va de mots qui ont le pouvoir d’agir, rendre les choses effectives, de mots descriptifs, de mots réactifs, des onomatopées issues de différents registres apposés au corps.

Sous l’apparence des jeux naïfs, voir régressifs, rien n’est laissé au hasard. Le moindre geste, de par sa manière radicale de s’affranchir de codes esthétiques et de normes sociales, fait vaciller le régime de la représentation, enclenche une ouverture, opère des percées, agit, presque sans en avoir l’air, dans le sens de l’actualisation d’un état originaire. La peau, ses plis et ses extensions, les excroissances du corps – cheveux, poils, ongles –, ses secrétions – sueur, bave, pisse –, ses rythmes organiques, participent à un enchevêtrement de sens qui conduit au brouillage des frontières entre l’intérieur et l’extérieur, l’humain et le non-humain, l’agis et l’agissant.

L’identité individuelle, une des dernières certitudes accrochées au tableau noir grâce au pouvoir des noms propres, est effacée soigneusement, avec application, par les performers. La question auctoriale, inscrite de manière apparemment tautologique à même le titre de la pièce, est définitivement minée au moment des saluts, dont on ne dira rien de plus. Nous préférons faire perdurer l’émotion trouble de cette Dancing Queen chantée a capella dans l’obscurité totale, reprise même dans les gradins, au moment où, comme dans un jeu du pendu un peu saugrenu, Johann Sebastien Bach laisse la place à ABBA.

Smaranda Olcèse

La pièce fait également partie du programme du Festival d’Automne à Paris.

"JŽr™me Bel" di JŽr™me Bel fotografo: Herman Sorgeloos

Photo Herman Sorgeloos

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