FREDERICK GRAVEL, USUALLY BEAUTY FAILS : UN « CONCERT CHOREGRAPHIQUE »

(c) Denis Farley

Frédérick Gravel : Usually Beauty Fails / Théâtre de la Bastille / du 7 au 11 octobre 2014.

Dans un monde où l’on nous serine avec des canons de beauté prêt-à-consommer, quelle forme de beauté peut proposer un créateur d’aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, Frédérick Gravel a créé Usually Beauty Fails, une pièce au titre provocateur et désabusé, en phase avec notre époque épileptique et dépressive.

Sous la forme d’un « concert chorégraphique », ce spectacle marie une danse énergique, une musique électro-rock jouée en live et des moments de prise de parole où le chorégraphe s’adresse au public avec humour et dérision. Un véritable pot-pourri qui mixe les influences, les méthodes et les matériaux pour nous délivrer une pièce pop qui détonne. Ici, la musique a autant d’importance que la danse et parfois même les danseurs cèdent la place aux musiciens qui n’hésitent pas à nous susurrer un morceau en devant de scène.

Frédérick Gravel joue les maîtres de cérémonie et fait éclater la forme traditionnelle du spectacle de danse contemporaine. Assumant le fait que sa pièce se modifie à chaque nouvelle représentation, il prend à partie le spectateur, lui fait boire une coupe de champagne, dicte à ses interprètes la nonchalance plutôt que la perfection. Cette pièce ne se regarde donc nullement comme une « œuvre » dans le sens traditionnel du terme, mais plutôt comme un éclat de réel qui vient s’éclabousser sur la scène.

Dans le même esprit, on notera que les danseurs ne s’attachent nullement à effectuer les « bons gestes ». Leurs unissons ne sont pas parfaits et leurs gestes peuvent parfois paraitre maladroits. Il ne s’agit donc pas d’une chorégraphie savante mais plutôt d’une partition ouverte que chaque interprète s’approprie au gré de sa propre façon de bouger. On les voit même s’avachir sur une chaise posée sur le bord de scène alors qu’ils ne dansent pas et gardent tout au long de la pièce un air goguenard qui contrevient totalement à l’image du danseur inaccessible.

En fait, la beauté que Frédérick Gravel nous propose ici est totalement en phase avec un certain air du temps. Il s’agit d’une beauté tombée dans un réel diffracté où les anciens modèles ont cédé la place à l’esprit DIY*. Le danseur est désacralisé, ramené au niveau du public. Il est un individu comme les autres. Sa performance n’est pas le medium d’une beauté inaccessible, mais la représentation de ses conflits individuels où sensualité et violence se partagent la vedette.

Le chorégraphe québéquois tente ici de mettre en perspective le monde en fonction de ses envies et de ses angoisses, tentant de rapprocher au maximum sa proposition de celui qui la regarde. Affirmant la générosité de sa démarche, il travaille dans une adresse directe au public, joue la spontanéité et fait de l’énergie débordante de ses danseurs un atout afin de montrer au spectateur aussi bien ses éclats de beauté que ses erreurs.

Cette démarche ne manque ni de corps ni d’audace. Cependant, dans la tradition de ces artistes qui veulent rapprocher l’art et la vie, Usually Beauty Fails se présente comme un objet paradoxal qui se fond dans l’immédiateté du quotidien. A vouloir trouver une forme qui se rapproche du réel, Frédérick Gravel y plonge en plein. La beauté qu’il y découvre se retrouve emportée par le flot de l’instantané et n’est dès lors nullement gravée sur le sceau de l’éternité.

Quentin GUISGAND

* DIY = « Do It Yourself »

Photo Denis Farley

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