RENCONTRE AVEC FRANK SMITH : « NECESSAIRE ET PROPHYLACTIQUE »…

Coexistance, Julieb Guillery

ENTRETIEN : FRANK SMITH.
Co-errance et coexistence : Rencontre avec Frank Smith,  à l’occasion du Festival Relecture 15 à Khiasma, Seine-Saint-Denis.

Des tables déposées ponctuent l’espace Khiasma. Dessus, transparaissent des photos du conflit en Syrie, tirées de l’AFP, plastifiées. Cela ressemble à un hangar à syntaxe, assis cul de plomb au milieu de débris d’un bombardement médiatique. Des tas de mots, arrachés sur le vif, s’accrochent à une photographie piochée au hasard entre horreur et cruauté. Le samedi 25 septembre, La table des opérations, dont le sous titre est Protocole partagé, se donne à lire sous la forme d’un essai poétique d’investigations en cours d’écriture. L’auteur de ce geste est Frank Smith. Le dispositif de cette lecture élémentaire répète le processus d’extraction d’un document. Les spectateurs sont répartis autour de tables, par petit groupe. Au fil d’images et de sons, ils se font acteurs. Les règles et la distanciation à l’œuvre dans cette lecture ont été inspirées par l’« ABC de la guerre » de Bertolt Brecht.

Frank Smith délivre les sens, étire de fond en comble les spectres du langage tels qu’ils s’offrent à l’ultra contemporain. Se faisant lecteur, il réconcilie avec l’écriture un présent écrit collectivement. Il s’agit ainsi de faire le dire, de mettre au cœur de l’acte humain de réunion son essence faite de sens, certes infâme, mais toujours surmontable. Rencontre avec cet auteur du média, voué à apaiser, réparer le tissu du langage.

Inferno : Que souhaitez-vous produire chez le spectateur ou visiteur lorsque vous le plongez dans la chair même d’une performance, appelé à participer et esquisser avec vous une lecture commune ?
Frank Smith : C’est une position un peu ambigüe, lorsque l’on écrit, « on » est tout seul. Mais en réalité « on » porte toutes sortes de collectif en « soi ». Particulièrement avec cette perspective d’élaborer des gestes littéraires depuis des documents, des témoignages et des faits. Donc l’idée est de bâtir des propositions qui s’adressent et qui adressent. C’est un peu comme des gargouilles entre des propos de départ et puis une réception d’arrivée qui ici, en l’occurrence, est celle d’une intervention en direction et à l’attention du public.

Je n’aime pas le mot « performance ». Je me bats contre la performance dite « poétique ». Le terme de performance appartient déjà au champ des arts plastiques, il est balisé dans le paysage du XXème siècle de l’art contemporain, en général. Qui peut rivaliser avec les actes performatifs de Marina Abramovic, par exemple. Je parle volontiers de lecture élémentaire ou encore de lecture augmentée. Une lecture avec un livre dans la main peut être augmentée de sons, d’images. Hier, c’était une première tentative participative, collective. Le public était amené à interagir et à faire ce que je proposais, puisque j’accompagne ce dispositif. Avec d’un côté le public qui écoute une lecture, se déroule ce que j’appelle une « investigation poétique ». Il est pris dans la position qui consiste à faire ce que moi je dis, c’est ce que je fais. Donc manipuler des mots, des expressions, des termes qui ont été prélevés dans un corpus de coupures de presse, en lien avec des images standards de l’AFP. C’était vraiment une première tentative. Je trouvais cela intéressant qu’elle soit double et circulaire en même temps. De ce croisement apparaît la dimension critique de ce travail.

Inferno : Au centre de votre projet : l’éthique. Pourquoi ?
Frank Smith : On vit dans un monde sans éthique. Si je devais placer cette entreprise sur le socle d’une réflexion, elle appartiendrait à Hannah Arendt qui demande « comment être chez nous sur cette terre ?». Elle ne dit pas être chez soi, elle dit être chez nous ensemble. Tous les domaines dérogent à cet espoir d’« être chez nous ensemble sur la terre ». C’est un peu naïf ce que je dis, mais dans un monde sans éthique, il faut tâcher de réinjecter du bien commun là où on peut et quand on peut le faire. J’essaie d’être très vigilant d’autant que je travaille à partir de la parole des autres. A la limite, je ne suis pas l’auteur de mes propres phrases !

Inferno : Comment parvient-on à arracher un document de sa base de données, de son état matriciel ?
Frank Smith : Ce document il faut le repérer, être à l’affût. Cela prend sens et se lie à une institution, un intérêt particulier. Puis on l’a entre les mains. C’est ce que j’ai essayé avec cette proposition qui est encore à son état de bribes. Je dis que le livre est comme une table, la page est comme une table, sur laquelle interviennent différents types d’opérations. A partir d’un document singulier, il y a plusieurs dispositifs à mettre en place pour l’arracher de la sphère où il a émergé, pour le faire advenir par vectorisation dans le champ poétique. En référence à Foucault, et tout ce qu’il a développé dans L’Archéologie du savoir. Foucault précise qu’un document naît toujours à un moment et en un temps donné et qu’il s’agit alors de s’interroger : par qui il a été produit ? à quels pouvoirs répond-il ? A qui s’adresse-t-il ? Comment a-t-il été transmis ?

Donc il y a selon ce mode d’écriture/lecture toutes sortes de recherches à mener. Puis on rentre dans le vif du corpus, dans des documents textuels, avec lesquels je travaille. Guantanamo est basé sur des procès verbaux, qui ont eu lieu sur la base américaine auprès de détenus. Ce sont des retranscriptions ; un fichier a été mis en ligne de plus de 5000 pages. Le livre sur Gaza, Gaza, d’ici-là, est conçu à partir d’un rapport de l’ONU. J’ai fait un autre livre consacré lui à la guerre en Libye basé sur des articles parus dans la presse française et anglo-saxonne. Je suis donc aux aguets de différents types de documents en lien avec des problèmes publics qui me paraissent majeurs aujourd’hui, c’est de l’ultra-contemporain. Ce qui m’intéresse c’est d’essayer de rendre compte à ma petite mesure, de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde catastrophique.

Actuellement, je travaille sur les réfugiés, des immigrés subsahariens qui tentent de quitter l’Afrique pour se rendre en Italie, sur l’île de Lampedusa. Les documents en question, ce sont des témoignages, tirés de rapports d’ONG. Je reviens sur ce navire qui a quitté la Libye en février 2009. C’est un texte en cours. Ils sont partis, ils étaient 73, puis ils sont revenus sur les rives dix jours plus tard, il ne restait plus que dix personnes. Il y eut beaucoup de plaintes notamment de la part des ONG, puisqu’apparemment la mer Méditerranée est infestée de navires y compris de navires de guerre qui auraient pu tout à fait intervenir. Plusieurs rapports d’organismes non gouvernementaux et de l’armée italienne l’attestent. Il existe tous les comptes rendus par télétransmission radio… Puis j’ai un autre projet sur la guerre en Irak.

Inferno : Qu’est-ce qui vous interpelle au sein du document, est-ce sa « neutralité » ?
Frank Simth : Je suis à l’affût de documents, quand il y a quelque chose qui sort. Tout de suite je m’y intéresse. Il y a eu la grande période de Wikileaks dans les années 2010. Ils ont sorti, c’est énorme, 400000 documents, qui sont les rapports d’incidents, rédigés par les états majors américains en Irak. En fait, c’est une sorte de traitement scientifique autant que militaire du début de la guerre en Irak jusqu’à la fin, vu par l’armée américaine à travers la transcription de ces rapports. J’ai tout téléchargé, j’ai un projet de livre relatant les événements survenus au cours d’une journée, en particulier dresser un portait de cette journée à partir du relevé de ces incidents. Ce qu’on appelle un incident dans le jargon militaire américain : c’est un camion américain qui s’entrechoque dans un arbre ou bien une explosion à Bagdad qui fait des morts. C’est très précis, c’est relié à des cartographies. Il y a tout un lexique qui reprend le lexique officiel de l’OTAN. J’essaie de me familiariser avec ces sources, le lexique, la position du GPS, les forces en présence, des codes couleurs. Chaque document nécessite de savoir le lire, ce que je ne sais pas forcement faire. Du coup, j’apprends à chaque fois aussi à les manipuler.

Ce que je pourrais dire déjà, c’est vraiment une intervention dans la langue, une pratique post-poétique d’écriture, c’est ensuite que je m’intéresse au langage journalistique, ou diplomatique, ou judiciaire. C’est un paradoxe de prétendre à la neutralité puisque c’est impossible. C’est d’abord la nécessité de travailler sur la langue pour transmettre quelque chose qui soit dit et compris. Toujours avec cette idée que si on veut vivre ensemble, il faut faire ce qu’on dit, reformer les fondations du dire adressé à quelqu’un, et il faut se comprendre. Comprendre revient à accepter l’autre, un interlocuteur. Dans Le Monde Le Clezio dit ceci : « coexister, c’estcomprendre ce qui peut offenser l’autre ». Personne ne résonne jamais comme ça, personne ne se soucie jamais d’approcher ensemble une co-errance. Il me semble que tout se passe par la langue puisque notre rapport tactile au monde, la touche contact qu’on a avec le monde passe par la langue. Plus notre langage est articulé, plus notre monde est complexe. Je m’efforce d’intervenir à ce niveau là. Il suffit d’ouvrir la radio ou la télé pour écouter du commentaire de commentaires. Personne ne vérifie plus jamais les sources, une pseudo information est divulguée et reprise aussitôt. Ça bourdonne de partout, mais si on retranche, on s’aperçoit qu’une part est fausse, ou la totalité. C’est un vacarme insupportable. Il s’agit non pas de juger mais de montrer ce que les hommes se font entre eux, et surtout ce qu’ils font à la langue.

Inferno : Est-ce que ce sont des bourreaux ?
Franck Smith : Si on pense à langue en tant que pièce de viande effectivement, ça me fait penser à Bacon (rire). En faite je dirais que ce sont des bouchers. C’est une pose, une prise de position d’auteur poète, pour moi. C’est ici que s’inscrit la poésie aujourd’hui dans sa limite en incubation vers elle-même. Elle est difficile à définir (aujourd’hui), ça bouge tout le temps, c’est une sortie de la poésie en interne. Ce n’est pas une sortie vers le dehors, ou vers un extérieur. Le « Dehors », est un mot de Blanchot. C’est une sortie en interne. On y reste mais on y est plus, c’est de la poésie supplémentaire, de la poésie au carré. C’est très ambigüe, très paradoxal, très casse gueule. Mais nécessaire et prophylactique.

Inferno : La sortie de la poésie par elle-même ?
Frank Smith : Je fais référence ici au travail de Jean-Marie Gleize qui est écrivain et poéticien. Il a écrit un livre qui s’intitule Sorties. Pour lui, la poésie est une position vis-à-vis de la langue, donc face au réel, qui questionne ce rapport au monde. Sortir de la poésie en interne. Il ne s’agit pas d’aller voir ailleurs, le but étant d’établir des dispositifs stratégiques à l’intérieur du champ littéraire qui ne sont plus basés sur ce qui est interférence lyrique, le moi je, dans la langue, mais qui sont des postures stratégiques, politiques, à la limite enfin de l’art contemporain. C’est aussi le cas de la post-conceptualiste Vanessa Place qui a toujours des positions intenses de réflexions sur les post-migrations du langage poétique. La poésie c’est essayer de se demander ce que c’est et comment ça fonctionne par reconceptualisation mouvante.

Inferno : Pourquoi étouffer dans l’œuf de la poésie le lyrisme ?
Frank Simth : Ce n’est pas tellement une question de jugement, ça m’arrive d’en lire. Il y eut vraiment un tournant, au cours de mon parcours. A partir de l’écriture de Guantanamo, je me suis dit, c’est là où je dois creuser, parce que finalement on est peu à le faire et qu’il y a urgence à montrer depuis la poésie en question sur elle-même comment cohabiter. Parler de moi ça ne m’intéresse pas ou alors en sourdine. Enfin c’est impossible de ne pas partir de soi, de manière un peu retranchée pour s’intéresser aux problèmes d’ordre public actuel du monde actuel. Je sens très fort cette nécessité. Je me rends compte que c’est un geste puissant qui retient un lecteur ou un spectateur.

Inferno : Que faites-vous du pathos ?
Franck Smith : Là c’est une référence à Charles Reznikoff et donc un rapport objectiviste à la langue. Paradoxalement, l’idée est de transmettre l’émotion. Mais en étant très précis sur l’objet et méfiant quant à l’émotion. Puisque l’émotion déborde toujours dans les moments qu’on vit (il y a de l’émotion). Il n’y a pas à s’inquiéter elle sera toujours là (rires). L’émotion sera toujours rattrapée par cette émotion. L’essentiel étant de se concentrer sur ce qu’on a à dire, ce qu’on a à faire, ce qui doit être dit, dire les choses telles qu’elles sont. L’émotion de toute façon elle transpire. Donc vaut mieux ne pas partir d’elle, sinon on est complètement aveuglé, on baigne dedans. Ça suinte, c’est fadasse. Je me méfie beaucoup, de plus en plus. Ce n’est pas parce que je me radicalise. J’ai beaucoup fait de radio, je suis étonné par ces journalistes qui sont capables de parler du Cac 40 le lundi et de recevoir un écrivain comme Houellebecq le mardi.

Enormément de livres sortent sur la vie privée, on ne décolle pas du narratif et de la sphère intime. Le roman contemporain un peu égocentré me tombe des mains. Quand c’est fait de manière forte tel Hervé Guibert, là c’est passionnant, limpide, magnifique. C’est une dominante dans la production. Dans la poésie c’est encore pire. La poésie qui rime amour avec toujours ça existe encore, mais c’est grave et triste en même temps. On a l’impression que ces gens veulent exister, on ne peut pas le nier, ni l’annuler. Quand on décide d’écrire il faut savoir dans quel monde on est. Donc rajouter sa petite fleur, c’est prétentieux, naïf (rires). Comment ne pas composer avec le politique qui est à même la langue ?

Inferno : Comment la résidence « Ecrivains en Seine-Saint-Denis » à Khiasma et aux Archives nationales va-t-elle s’articuler ?
Frank Smith : Mon idée c’est de poursuivre le texte que j’ai amorcé dont j’ai lu le début, La table des opérations. Je vais fouiller. Je m’intéresse beaucoup à l’image aussi. Le travail présenté sur la Syrie est un travail autour de l’image. Je fais des courts métrages par ailleurs et cherche à creuser le distinguo entre dire et voir. Est-ce qu’on ne peut pas dire ce qu’on voit, et ne pas voir ce qu’on dit ? Je réalise un film, qui s’intitule Le Film des questions où je fouille cette problématique. Pour moi c’est cela même le cinéma. C’est la question entre dire quelque chose et voir quelque chose. Le cinéma peut rassembler les deux. C’est une des pistes, La table des opérations s’augmente.

Le deuxième axe c’est un autre texte, Chœurs politiques. Ce texte est conçu pour le théâtre, c’est un poème dramatique pour voix, poème d’injonction(s), pris en charge par une polyphonie de voix. Ce texte à dimension politique, se joue avec l’injonction. Quelqu’un pose une question et on lui répond par une sorte de litanie : « Fais ceci ! Ne fais pas cela ! Joue le jeu ! ». C’est le début des mots du personnage de Nova dans Par les villages de Peter Handke. A la fin du premier acte, Nova imprime des injonctions. J’essaye de prolonger cette parole. Dans la résidence, je voudrais relier ces injonctions (ordres ou consignes) à des courts fragments prélevés dans des archives. Je vais chercher des archives de la révolution française et prolonger à ma manière si je peux le travail que Foucault a entrepris et qu’il explique dans La vie des hommes infâmes. Dans ce texte il s’est penché sur les plaintes de gens. A cette époque, les mécontents pouvaient se plaindre auprès du roi ou de la police : c’est la vie des petites gens à travers des rapports de police, des faits divers. Je transvase cela dans mon texte. Mon grand rêve étant d’atteindre une voix démocratique.

Inferno : Une voix démocratique, est-ce une voix où chacun aurait voix au chapitre ?
Frank Smith : Une langue où chacun pourrait comprendre l’autre. Evidemment je ne parle pas le Bengali, mais même des gens qui parlent ma langue, je ne les comprends pas. Le rêve étant que chacun puisse disposer de sa parole et que chacun disposant de sa parole puisse être entendu et compris dans une adresse et retour. J’ai proposé d’ouvrir une permanence d’écrivain public pour aider des personnes à remplir des formulaires ou bien pour écrire des choses plus privées. J’ai vraiment ce désir de renouer avec l’écrivain public. Renouer avec un jeu de langage auquel on devrait se plier en quelque sorte pour le replier, créer des surplis. Le théâtre a ces origines dans l’ordre du sacré, c’est ce rapport du texte porté au théâtre qui m’intéresse, pour le déjouer. Tout ce travail mis en chantier, c’est suite finalement à un spectacle de Claude Régy qui avait mis en scène Holocauste de Reznikoff et m’avait vraiment sidéré. C’est comme ça que j’ai découvert les poètes objectivistes, au sein d’une proposition de théâtre. On assiste à un cérémonial païen, laïque. C’est vibratoire pour moi ce rapport à la voix, le jeu de la voix, atteindre à des figures de voix, un théâtre — mental — de maintenant. Hier, j’ai demandé à des personnes de manipuler des mots qui traitaient de conflits, il y eut une belle qualité d’écoute.

Propos recueillis par Quentin Margne, septembre 2014.

Coexistence

Photos Julien Guillery

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives