56e BIENNALE DE VENISE : L’ART ITALIEN MISE TOUT SUR 2015

cattelan venise 2013

Correspondance à Rome.
56e BIENNALE DE VENISE / 9 mai – 22 novembre 2015, Venezia.

Plus que six mois avant la prochaine Biennale de Venise, l’édition de 2015 sera anticipée en Mai et synchronisée avec l’ouverture de «l’Expo» comme on l’appelle ici, l’Exposition Universelle de Milan dont dépend l’avenir du système italien. Mais le gouvernement a toutes les peines du monde à instaurer une politique culturelle cohérente et à réaffirmer le prestige italien d’antan.

Trop longtemps laissé pour compte, le milieu culturel italien est tout à coup rappelé à l’ordre pour tenter de représenter le pays en 2015 suivant un modèle préfabriqué. L’urgence économique de l’Italie au bord de la faillite conduit à des opérations culturelles forcées.

Résultat : c’est toute l’histoire de l’art italien qui en ressort falsifiée. Inquiétant.
Voici donc les effets de cette accélération politique sur la vie culturelle italienne :

À Venise la Biennale d’architecture vient d’être bouclée, place maintenant à l’art avec le commissaire nigérien Enwezor qui choisit de défier le marché international avec Marx : combien peut concrètement compter sa théorie oubliée dans l’Art industry globalisée? C’est une réflexion théorique qu’invite à faire Enwezor pour tenter de faire évoluer l’art contemporain. Pas sûr que les nations aient cueilli le défi.

D’un point de vue réglementaire par contre tout le monde a l’air prêt, la liste des pays participants est là, les projets sont déposés, les artistes annoncés. Sauf en Italie où on ne compte plus les retards ni les scandales liés à la corruption.

Depuis la nomination officielle du curator Vincenzo Trione la semaine dernière par le ministre Franceschini pour le pavillon italien, encore zéro conférence de presse. Trione est pris par une tournée de rencontres pour la sortie de son livre sur l’urbanisme : rien à voir avec l’art et aucun moyen de prévoir sa sélection d’artistes. Trione a déclaré qu’il est en train d’y réfléchir et s’amuse sur Twitter à narguer ses détracteurs qui lui reprochent d’être un agent du gouvernement de Renzi.

En somme les vieilles rivalités refont surface, voilà une occasion pour les analyser et pour deviner sur quelle famille d’artistes le choix de Trione devrait logiquement tomber.

Dans son récent passé d’universitaire, Trione a publié des recherches sur De Chirico et son frère Savinio qu’on sait tout deux liés à la Metafisica, le Surréalisme italien. Mais problème : Trione prétend que son pavillon représentera la nouvelle identité italienne alors qu’il n’est pas allé au-delà de la Deuxième Guerre Mondiale, quand arrivent en Europe les dernières avant-gardes, successives au Surréalisme, précédentes et parallèles au Pop Art.

Les années ‘50-‘60 sont une période cruciale. À cette époque, la France avait les Nouveaux Réalistes gérés par Restany et les Etats Unis avaient l’Expressionnisme Abstrait géré par Janis. L’Italie sans marché de l’art et donc moins influente avait toutefois le groupe basé à Rome, théorisé par Calvesi sous le nom générique d’Ecole de la Piazza del Popolo où se trouvait la galerie de Plinio De Martiis.

C’est le galeriste italien de New York Leo Castelli qui viendra changer la donne en Italie avec sa femme Ileana Sonnabend au cours de leur lente implantation en Europe de la Pop Art américaine.

Le couple Castelli-Sonnabend qui cherchait donc à greffer les nouveaux courants européens au mouvement Pop pour l’internationaliser, a buté à Rome contre la méfiance des protagonistes culturels locaux. Le galeriste Plinio refuse la fusion avec Sonnabend en 1962 et à Rome seul l’artiste Schifano signe un contrat avec elle et part aux Etats Unis.

Dès les premières expositions franco-américaines, les artistes importés d’Europe ont vite déchanté mais grâce à cette juxtaposition le Pop Art fut ratifié.

Après l’incompatibilité avec le milieu romain, Sonnabend a plus de chance dans l’Italie du nord où il n’y a pas de monopole artistique. À Milan elle rencontre l’artiste Pistoletto qui lui présente le jeune Sperone sur qui elle investit. Ils ouvrent ensemble la Galleria Sperone à Turin et engagent Celant sur le front théorique. Ils inventent l’Arte Povera devenu depuis mouvement officiel de l’Italie des années ‘60-‘70 parrainé par le Pop Art américain.

Aujourd’hui l’Arte Povera est le seul mouvement Pop italien légitimé par les institutions, comme en témoigne la reconnaissance de Pistoletto et Penone par les hautes autorités européennes et internationales, sans parler des grandes personnelles dans les principaux musées italiens. L’école romaine elle, est soigneusement omise d’autant plus que l’Expo de Milan approche et que Celant a été choisi comme commissaire général.

Beaucoup d’artistes ne sont pas inquiets, puisque la plupart comme Kounellis sont passés à l’Arte Povera ou ont été sauvés par la Transavanguardia du critique Bonito Oliva qui proclame la fin des classifications et des appartenances dans l’art – comme tous les courants post-modernes – à partir des années ‘70.

Le fruit de cette culture qui très vite épouse naturellement le marketing est Maurizio Cattelan en Italie, le Damien Hirst italien consacré par le Guggenheim de NY maintenant en plein come-back à Turin où il a avalisé la foire Artissima qui a du mal à décoller. C’est à ça aussi qu’on voit que Turin ne peut être au mieux que la patrie commerciale du Pop Art italien.

La nomination du milanais Trione, napolitain d’orgine, qui représentera donc l’Italie à Venise, confirme l’existence d’un consensus politique sur le nord de l’Italie et son Arte Povera. Rome assiste depuis un demi-siècle à une décentralisation factice du Pop Art italien qu’elle a artistiquement conçu et risque à la prochaine Biennale de Venise d’être rayée de l’histoire comme le véritable centre culturel d’Italie.

Seuls quelques artistes et historiens de l’art encore vivants peuvent témoigner du danger révisionniste de la méga opération culturelle italienne de 2015. Parmi eux Calvesi, le Restany romain, vient d’être éloigné de la fondation Burri (artiste qui inspira Rauschenberg) dont il était le président et a été remplacé par Bruno Corrà proche des galeristes et collectionneurs méridionaux mais disciplinés, pour préparer le centenaire de Burri.

Actif à Rome dès 1952 avec le galeriste Plinio juste avant l’arrivée de Rotella et ses dé-collages, la figure de Burri est fondamentale. C’est sur ce père fondateur que se joue toute la légitimité que se disputent Rome et Turin: lui seul témoigne que le Pop Art italien est bien né à Rome sans les Américains.

Si Trione n’inclut aucun artiste de l’école romaine dans son pavillon, l’Italie devra renoncer au seul artiste capable de certifier aujourd’hui une authentique exception culturelle italienne.

Raja El Fani
Rome, 25 novembre

Visuel : Oeuvre de Maurizio Cattelan sur le fronton du pavillon central de La Biennale en 2013.

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