ROME : COMBIEN COMPTE LE MAXXI DANS L’ART CONTEMPORAIN ITALIEN ?

Maxxi 5

Correspondance à Rome.
Combien compte le MAXXI dans l’art contemporain italien? / Raja El Fani

Le Maxxi de Rome construit par Zaha Hadid enchaîne les évènements gratuits : workshop, conférences, dj-set. Côté évènementiel rien à dire, il y a de l’animation au musée national d’art contemporain. L’intégration du « bunker » dans la vie des romains est réussie grâce à son parvis agréable battu par les familles et une cafèt’ sous les arbres à deux pas de l’arrêt du tram.

Mais côté culturel, le programme artistique n’est pas clair et n’est jamais déclaré à l’avance.

Le Maxxi avait inauguré solennellement son ouverture au public avec une expo sur le dernier des avant-gardistes mort prématurément, Gino De Dominicis, conceptuel légendaire jusque-là défendu seulement par une poignée de collectionneurs et galeristes locaux.

Les prédécesseurs de De Dominicis ont pensé que leur tour était enfin arrivé, que le musée aurait été forcé de célébrer tout les artistes de l’après-guerre. Mais non, le Maxxi n’a pas fait les grandes réhabilitations artistiques que les Italiens attendaient. C’est comme si le Centre Pompidou après une rétrospective sur Yves Klein avait omis d’en faire une sur Duchamp.

Aucun historien n’a encore accusé le Maxxi de falsifier l’histoire de l’art italien, en partie parce que le jeune musée procède très lentement à l’institutionnalisation de ses grands artistes. Sûrement pour laisser le temps au gouvernement de tisser des liens avec les mécénats et le marché de l’art. Ce qui expliquerait pourquoi les artistes Boetti, Merz, Penone et Pistoletto, ou encore Mauri, Schifano, Pascali et Kounellis que le Maxxi a accueillis dans sa collection permanente, sont légitimés dans le désordre.

Que faire des autres artistes issus de la même école mais toujours sur liste d’attente? Est-ce qu’on attend qu’ils meurent pour traiter leur cas plus librement ? Du point de vue de l’Histoire, c’est comme si on s’amusait à reconnaître Balla et pas le Futurisme. Essayez d’imaginer: si Boccioni n’avait pas été reconnu, on ne saurait pas d’où sort le Nu descendant l’escalier de Duchamp qui a appliqué (et exporté) en premier le syncrétisme européen entre Cubisme et Futurisme.

Aujourd’hui c’est à cause du Maxxi si personne ne sait par exemple que le très célèbre Cy Twombly qui est mort à Rome s’est également formé à l’école romaine, auprès des artistes de la Piazza del Popolo où d’ailleurs siège l’école des Beaux-Arts de Rome.

Le refus de légitimer l’école romaine pose donc d’énormes problèmes de cohérence et en posera toujours plus.

Au-delà des cotations et même si aujourd’hui un Cy Twombly coûte plus cher qu’un Kounellis, les artistes européens se demandent pourquoi leurs confrères américains ont droit à une plus grande légitimité.

Par ailleurs, si le Maxxi, qui au départ avait pour principale mission d’écrire l’histoire de l’art contemporain italien (qui n’a pas été écrite par ses critiques les plus renommés), continue de brouiller les pistes, les musées internationaux ne verront pas l’intérêt de faire circuler les expos italiennes en Europe ou en Amérique. Les expos du Maxxi n’ont jamais fait de tournées internationales, elles n’ont donc aucun impact sur les enjeux du marché international.

Pour Thanksgiving, le musée Maxxi s’est mobilisé pour organiser un gala qui inaugure en grandes pompes la récente ouverture politique au mécénat. Tous les grands couturiers italiens étaient là, Armani, Valentino et les maisons Prada, Gucci, Fendi, Trussardi etc. Des marques qui toutefois ont déjà leurs propres fondations d’art contemporain ou préparent pour 2015 un lancement digne de la Fondation Vuitton à Paris (Jean Nouvel pour Fendi et Rem Koolhaas pour Prada).

En échange de la générosité du monde de la mode, le Maxxi fait une grande expo sur la Haute Couture italienne de l’après-guerre, « Bellissima ». En France c’est fait, on a eu la campagne sur Coco Chanel puis Yves Saint-Laurent, au cinéma et à la télévision.

Bien sûr, en Italie comme en France (on se souvient de la grève des Beaux-Arts de Paris), ces nouvelles règles managériales vouées au fundraising dérangent la critique qui du coup se laisse distraire par le débat ennuyeux sur l’art et le marketing.

Enfin, si le Maxxi a dû organiser cette soirée fastueuse pour récolter des fonds, soit. Étrange que personne n’ait pensé à demander au Maxxi combien la soirée a rapporté.

Sur Twitter, le Maxxi m’a pourtant vite répondu: 600 000 euros, ce qui équivaut en moyenne à mille euros par invité. Sur quoi, j’ai demandé pour quel projet cette somme était destinée. Le Maxxi, sans préciser lesquelles, a officiellement déclaré que la somme servira à « acheter des œuvres ».

Mais comme tout le monde sait, avec 600 000 euros on n’achète pas beaucoup de chefs-d’œuvre. Par contre, c’est le prix d’une expo à la Biennale de Venise, et pour 150 000 de plus l’inventeur de l’Arte Povera Germano Celant fera la grande expo Arts & Food à la Triennale de Milan en 2015.

Alors l’histoire de l’art est-elle vraiment la priorité du Maxxi ?

Le vrai scandale dans tout ce new management de l’art encouragé par le gouvernement, c’est que l’argent récolté sert à fabriquer une culture standardisée qui arrange les sponsors.

Pour finir, parmi les invités au Gala du Maxxi, il y avait la représentante italienne de la galerie américaine Gagosian, héritier d’Ileana Sonnabend qui dans les années ‘60 a soumis l’art italien à la domination américaine (lire mon article précédent).

Détail important: Gagosian a ouvert une galerie à Rome bien avant celle de Paris (au Bourget). En Italie, il n’y a pas de galeriste qui puisse rivaliser commercialement avec le colosse américain et Gagosian n’a jamais eu besoin d’exposer des artistes italiens.

Ça n’est pas tout, le refus d’officialiser l’école romaine mène encore plus loin. Ce sont les mêmes raisons qui ont autorisé Nicolas Bourriaud à partir diriger la Biennale de Taipei cette année sans un artiste italien. Or l’Art Relationnel que Bourriaud a théorisé en France est né parallèlement en Italie et encore une fois d’une branche de l’école romaine.

J’ai moi-même interrogé Pietroiusti, un des artistes relationnels italiens, sur l’omission arbitraire de Bourriaud, mais tant que les musées et les fondations continueront ici d’extrapoler les artistes de leurs milieux artistiques, l’art contemporain italien sera considéré facultatif.

Raja El Fani

Calamita_gravitazionale_Gino_de_Dominicis

Visuels : exposition Gino De Dominicis, « Calamita Gravitazional »e oeuvre de l’artiste au MAXXI, Roma

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives