BAL TRAGIQUE A CHARLIE HEBDO : CHRONIQUE DU RIRE ORDINAIRE

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Balles tragiques à Charlie Hebdo, quatre morts. Liberté, égalité, fraternité, second degré. Cabu, Charb, Wolinski, Tignous. Et d’autres bien sûr. D’autres personnes sont mortes hier, d’autres mots sont morts hier. Et comme ce qui nous tue nous rend plus mort, les mots ne sortent plus. Abasourdis, ébahis, sidérés. C’est tout. Trois mots, pas plus pour dire, expliquer, raconter cet attentat. L’Amérique à vécu le 11 septembre 2001: on touchait à sa finance. L’Angleterre et l’Espagne ont connu les mois de Juillet 2005 et Mars 2004 : on touchait à sa foule, à ses transports, à sa vitesse, à sa modernité. La France s’effondre en larme devant son 11 septembre à elle : le 7 Janvier 2015, encore toute gavée de dinde aux marrons, on attaque la France à ce qu’elle a du plus cher, on l’attaque à son impertinence. LE symbole français : le rire de résistance. Voilà que le rire devient grimace et se teinte de larmes amères en ce jours où quatre mots sont tentés de disparaître du vocabulaire des français.

Liberté. Liberté de blasphème, de conchier ce qui nous sied (dans les mots de Rabelais). Liberté de rire de tout, même de l’œil de Le Pen, même de la gueule de Mahomet, même des perles que ne portait pas La Grande Duduche, même de celles, plus sonores, du Beauf. Aujourd’hui, on nous enlève cette liberté de rire des énôrmes blagues de Cabu. Refusons d’obéir aux injonctions de la barbarie. On n’a pas le droit ? Prenons le gauche et contre le silence imposé, rions. Dimanche, lors de la marche républicaine, rions ensemble, à s’en décrocher la mâchoire. Déployons les gorges plutôt que les drapeaux, faisons des jeux de mots plus que des jeux de mains, faisons des bombes à eaux, pas si inoffensives que ça. « A Charlie Hebdo, on n’a pas l’impression d’égorger quelqu’un avec un feutre » disait Charb. On ne tue pas avec un feutre mais pour un feutre oui, visiblement. Alors utilisons les, prenons cette liberté à bras le stylo.

Égalité. Parce qu’aujourd’hui, un de nos semblables, un citoyen comme les autres, un de nos frères a décidé que nous n’avions pas droit à un journal, que nous n’avions pas droit à cet humour-là (souvent de merde, c’est vrai, et de plus en plus). On a décidé pour nous que nous n’avions pas droit de prendre en dérision des choses sérieuses et de prendre au sérieux le dérisoire. Attention, ce sera le second effet kiss Cool, interdiction de s’indigner contre ceux qui coupent les spaghettis, de refuser les chaussettes blanches, de faire de longs débats sur la normandicité réelle ou fantasmée du Mont Saint-Michel. A partir du moment où quelqu’un décide à ma place de ce qui est bon pour moi, de ce qui est sérieux et de ce qui est risible, je ne suis plus son égal. A partir de ce moment-là, il se déclare supérieur à moi. Réfutons ce paradigme honteux d’une pureté toute relative. Refusons ceux qui pensent mieux ou qui décident ce qui est bien à penser et ce qui est péché.

Ce prisme de la pensée pure, de la pensée seine, de la pensée du droit chemin, il est large : il va de celle sous un voile plus opaque que sa voisine à celle qui manifpourtoussera plus que sa collègue de bureau. « Toujours pas d’attentats en France / Attendez, on a jusqu’à la fin janvier pour présenter ses vœux » disait le dernier dessin de Charb. Lui qui préférait mourir debout que vivre à genoux aura été entendu. Qui c’est si ce n’est pas même ce dessin qui a déclenché le début des hostilités ? Debout parmi ses frères plutôt qu’accroupi et pépère, Charb aura fait des choix clairs, exigeants, définitifs.

La Fraternité aujourd’hui aurait pu perdre un peu de son éclat. Heureusement, les multiples rassemblements partout en France, de place de la République (le symbole est important) jusqu’au plus petites sous-préfectures, la France des sangs-mêlés, la France des immigrés, la France des Wolinski s’est réunie partout pour dire « même pas peur » avec des bougies, pour se lever, elle aussi, contre la barbarie et la violence. Faute de réussir à parler, les corps au moins auront fait bloc.

Second degré. Surtout n’en manquons pas. Ce soir, personne n’a de slogan, personne n’a de chanson, personne n’a vraiment de mode d’emploi pour témoigner son soutien. Pour ces journalistes qui se sont acharné à conspuer les hommages, à renier le culte du chef, à ridiculiser les lyrismes pompeux, que peut-on faire, dire ou invoquer ? Le second degré. « Arrêtez de tuer les journalistes, on n’aura plus rien à kidnapper » disait un des « terroriste en colère » de Tignous ! Surtout pas de pleurs, surtout pas de sanglots longs monotones. Des rires au contraire et du bon vieux rouge qui tache. Tâchons de nous montrer à la hauteur de ces quatre bonshommes qui devront rester des étoiles inspirantes dans les jours sombres qui arrivent. Rions debout, ensemble et sans nous prendre au sérieux. Restons attentif et entrons dans la guerre. Aux morts de peur répondant en étant morts de rire. Rions d’un rire ordinaire, d’une poilade quotidienne, d’une bonne marrade chaque jour.

Cet acte terroriste, en ce qu’il cherche à provoquer la terreur, est un acte de guerre. La guerre contre l’intelligence. Évidemment, les ennemis de l’intelligence font corps et ne vont pas s’incendier entre eux. Bien sûr que les fous religieux ne sont pas allés assassiner les fous néo-nazis des manifestations européennes. Ils ne sont pas en guerre les uns contre les autres. Le combat est biaisé. On nous raconte le mauvais film. Ce n’est pas Zemmour VS les Barbus. Ce ne n’est pas les catho contre les bougnoules. Ce sont les français haineux contre les français aimants. Et dans la catégorie des français haineux, on compte certainement autant de Mohamed que de Marine. Les deux sont les alliés nocifs de la guerre contre l’intelligence, de la guerre contre la complexité, de la guerre contre la différence de l’autre. Michel Houellebecq et Valérie Trierweiler, en piétinant dans leurs écrits la République et ses valeurs donnent la main aux fanatiques djihadistes, incapables de penser la laïcité.

Ne nous trompons pas d’ennemis et choisissons bien nos armes. Pas de crachats mais des crayons (de couleurs, si possible), pas de coups de poings mais des charades, pas de colère mais de la pensée. Ils luttent contre un monde complexe mais la situation leur revient à la figure car la vie donne des gifles de complexité : oui les fous qui ont commis l’attentat l’ont fait au nom d’Allah. Mais oui, le premier policier mort pour la France s’appelait Ahmed et était musulman, lui aussi. Et tous les gens présents à ce moment-là rue Nicolas Appert, au siège de Charlie Hebdo, étaient certainement de nationalité Française, qu’ils soient policiers, meurtriers, victimes ou passants. Ce n’est pas donc pas un choc des civilisations, mais bien une guerre entre Français renfermés sur eux-même et Français ouverts sur les autres. C’est bien de cela qu’il faut parler et toujours recadrer la conversation quand elle déviera. Car elle déviera, les hommes et les femmes politiques ainsi que leurs compères et commères journalistes sont les champions de la déviation…

Ce doit être notre lot désormais : ne rien laisser passer, mais dans la douceur. Ne plus tolérer l’intolérance ordinaire à la manière de Charb. Ne pas laisser les conversations « café du commerce » envahir les télés ou alors les éteindre, comme le faisait Cabu. Parler avec les autres, échanger, discuter à l’image des personnages de Tignous. Invoquer l’humour pour parler de De Gaulle, convoquer Desproges avec le Prophète, rire de tout et avec tout le monde. Ne pas laisser la peur s’immiscer. Refuser d’avoir peur qu’on nous vole, refuser d’avoir peur des attentats, refuser le fameux « sentiment d’insécurité » si cher aux journaux télévisés. Avançons sans peur et sans le reprocher aux autres, avançons le point levé et surtout le verbe haut. Je suis Charlie. Mais où est Charlie ? Au royaume de la déconnade, au pays du calembour, en photo sur l’album de la Comtesse. Et pour comprendre les contrepèteries, il faut réfléchir ! Réfléchir, toujours. Argumenter et débattre mais sans ornières et sans crier au loup. Nous avons perdus une bataille contre la bêtise, ne perdons pas la guerre, la République en vaut la chandelle.

La liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas dit presque un journal satyrique paraissant le mercredi (parlons aussi du Canard et de Siné Hebdo, toujours tellement drôles). Ne l’usons pas, cette liberté d’expression, au contraire, servons-nous en, briquons la, faisons la briller au plus haut, au plus fort, au plus loin de nos contrées. Il le faut. Il faut lutter, exposer, écrire, gueuler, reprendre, redire, relancer. Refuser la peur et la terreur, refuser la mort et lui préférer la vie, la joie et l’intelligence. La guerre contre l’intelligence a commencé, luttons avec nos armes : les mots. Nous sommes tous en première ligne.

Bruno Paternot

Comments
One Response to “BAL TRAGIQUE A CHARLIE HEBDO : CHRONIQUE DU RIRE ORDINAIRE”
  1. « Le Bal des Vampires  » A qui le tour, désolé , je ne danse pas …!!!

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