BENJAMIN NUEL, « ECLAIREURS »

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CINEMA : Benjamin Nuel, « Les Éclaireurs », 2014

Suite à la rencontre de Clément Cogitore sur un tournage où je tenais un rôle tout à fait modeste de figurant, puis à celle de Laura Gozlan, j’ai découvert un groupe de créateurs, tous passés par l’école du Fresnoy, aux activités multiples bien que toujours liées à l’image, qui sortent de l’habitus et du profil socio-professionnel il est vrai assez incertain de l’ « artiste contemporain ». Benjamin Nuel en fait partie. S’étant d’abord fait connaître par un film en image virtuelle articulé à un jeu vidéo, L’Hôtel, ce que nous propose aujourd’hui benjamin Nuel participe très clairement du cinéma narratif, n’ayant pas honte de cultiver un certain classicisme, qui paradoxalement permet une grande liberté dans des écarts dans la mise en scène qui sont rendus d’autant plus visibles. Il faut que je dise dès à présent que je n’ai pas pu assister à la projection en salle en avant-première à Paris, et que j’ai vu le film sur Vimeo, à l’aide d’un mot de passe que m’a transmis l’artiste-cinéaste. Cela dit beaucoup de ce que je nommerais l’extrême transitivité des images aujourd’hui : l’expérience de cinéma n’est plus nécessairement une expérience collective ; le film se regarde chez soi, dans les moyens de transport. Aussi m’a-t-il fallu faire un exercice mental de transposition, aidé en cela par un très précieux texte de Roland Barthes, « En sortant du cinéma » (1975).

Ce que le spectateur de cinéma Roland Barthes aperçoit dans son esprit apaisé, fortement lié à un corps un peu gourd (il faudrait parler, si cela n’a déjà été fait, du cinéma comme expérience corporelle), en sortant du cinéma (tout à la fois de la salle de cinéma et de l’expérience hypnotique du film), c’est « le plus vieux des pouvoirs : le guérissement ». Et en l’espèce, Benjamin Nuel met en présence, dans un restaurant, quelque part dans une zone industrielle, des personnages sans destin spectaculaire (excepté dans le temps de l’adolescence, j’y reviens) propres à susciter une forme de compassion, voire de commisération (cela est particulièrement vrai pour Stéphane, personnage qui n’a pas tourné la page de ses aventures adolescentes, et dont on comprend qu’il est à demi clochardisé) ; de relativiser la singularité de nos destins et de considérer l’horizon destinal commun (la mort). Ainsi, d’apporter au moins un début de consolation à des spectateurs aux vies imparfaites, ou qu’ils considèrent comme telles. Et si l’image de la catharsis grecque, qui n’est pas que cris et violence, paraît un peu usée, c’est probablement parce qu’elle est juste, et que nous n’en avons pas trouvé de meilleure.

Les trois personnes qui se retrouvent là dans un coin d’urbanité sans attrait, dans une ambiance asiatique dans ce que tout cela peut avoir de très attendu correspondent à des profils socio-professionnels que l’on peut sentir proches des nôtres, à l’exception de Stéphanie qui est une gradée du GIGN (elle seule a, dans une certaine mesure, réalisé le rêve éveillé, bien que le principe de réalité supplante violemment celui de plaisir lorsqu‘il s‘agit d‘évoquer une nécessité professionnelle terrible : celle de tuer un homme) : des gens simples sans que cela ne vire à la comédie de mœurs – on peut penser, sans que cela dévalue le film, à un téléfilm sans prétention, un soir de désoeuvrement (nous sommes au même degré de familiarité, à la même proche distance). On comprend rapidement (le film n’est de toute façon pas très long, moins d’une demi-heure) que ces adultes à l’allure tout à fait banale ont eu leur heure de gloire, on peut-être été les stars d’un soir d’une télévision qui en produit à la chaîne, des éclaireurs de France poussés sur le devant de la scène (c’est ce que laisse entendre un morceau de générique, une ritournelle caricaturale qui colonise l’imaginaire collectif).

L’irruption d’un revolver nous emmène brusquement dans le registre surréaliste ; la présence assez incongrue d’un ninja est l’occasion d’un flash back sur les aventures des « Eclés » ; les coupures de journaux, les figurines des « Eclés » nous redisent comment les médias de masse fabriquent des souvenirs artificiels, et dans l’ « écriture » de Benjamin Nuel nous ne savons pas si ces aventures ont été réellement vécues ou s’il s’agissait d’un feuilleton télévisé. La télévision, en particulier, créé des héros, des représentants, des gens qui vivent des vies spectaculaires que naturellement nous ne vivons pas (il faudrait commenter l’immense succès de nos jour d’un certain type de série américaine à la lumière de ce sentiment de défaut d’existence). Ces héros d’hier sont ici redevenus gens comme vous et moi, spectateurs de cinéma, regardeurs de télévision. Destin individuel et destin collectif, emprise des médias de masse comme dimension intégrée de la vie contemporaine, fonction de la narration depuis le conte oralement transmis jusqu’à ses formes les plus techniquement sophistiquées : beaucoup de choses à réfléchir ici, si on le souhaite ; beaucoup de développements à imaginer à partir d’un film qu’on peut qualifier d’éliptique, jusque dans son plan final qui ouvre à tous les destins possibles, nous laissant avec ce sentiment : celui que l’existence répond nécessairement à un certain nombre de déterminations, mais que sa part la plus essentielle s’invente.

Yann Ricordel

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