EDITION : DAVID WEISS, « DIE WANDLUNGEN SERIES »

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EDITION : David Weiss, Die Wandlungen Series (Edition Patrick Frey).

Le livre que viennent de publier les éditions Patrick Frey reproduit l’ensemble des Wandlungen de David Weiss. Dessins des changements. Dessins des transformations. Soit l’édition augmentée, poussée à l’intégrale, d’un livre paru en 1976 qui n’avait pas été intégré dans le coffret de 2014 qui reprenait neuf livres de l’artiste parus entre 1973 et 1979 (David Weiss Nine Books 1973–1979, chez le même éditeur). Première vie d’artiste, avant la rencontre avec Peter Fischli. Il en résulte un livre gros comme deux annuaires, imprimé sur papier fin. Le papier est toujours de même couleur, les séries de dessin sont toujours d’une seule couleur, changeant d’une série à l’autre, noire, bleue, traduisant le crayon, sans doute plutôt le stylo utilisé.

Ce sont des dessins pas loin du griffonnage. Un exercice de la main et de l’esprit. Ici l’un ne s’exerce pas sans l’autre et le dessin, comme dans les croquis, les esquisses, tous ces dessins qui ont statut de note – index d’une pensée –, là où la vitesse de la main s’approche le plus de celle de la pensée. Il ne faudrait pas entendre par là « aussi vite » mais dans une même vitesse en vertu d’une affinité plastique, comme si un seul nerf transmettait des impulsions du cerveau à la main.

Ces dessins me rappellent deux choses. Une lointaine. Dans son Cézanne Joachim Gasquet écrit que le peintre tous les matins dessinait, d’après une miniature en plâtre de L’Esclave de Michel-Ange, pour exercer sa main, l’échauffer, et continuer à apprendre. Une plus proche. Les transformations de David Weiss – que j’imagine faites le matin, ou peu de temps après le réveil, et qui pourtant s’étendaient tout le jour au cours de longues et méthodiques séances de travail, dans une sorte de processus d’autoanalyse, comme nous le raconte le texte qui accompagne cette édition – quoi qu’il en soit, ces dessins à la fraîcheur matinale me rappellent les dessins tantriques de General Idea, centaines de figures grimaçantes, loufoques, colorées, où des seins, des sexes d’hommes et de femmes forment les yeux, les joues, les bouches, variations innombrables qui furent dessinés de façon presque machinale– enfin, dans un entre-deux – par Jorge Zontal lors des réunions matinales du groupe, les discussions interminables du petit-déjeuner. Les Wandlungen de David Weiss se situent de ce côté-là, proches de ces exercices matinaux, comme une sorte de jogging créatif.

Dans ces « transformations », « métamorphoses », une forme naît d’une précédente qui se déforme jusqu’à donner naissance à une autre figure, etc., parfois sur des dizaines de page. C’est une course de fond. Une dérive à caractère surréaliste qui étonne par sa persévérance et sa simplicité. Elles rappellent aussi à Topor : même intelligence, même rire, même élégance, un caractère littéraire marqué par l’absurde et son goût des jeux de langage, sa moquerie des conventions, et un érotisme grivois, joyeux, poétique, jamais sacré.

L’ensemble des séries, réalisées de 1975 à 1978, forme une autobiographie faite de « presque rien », la trame invisible et sous-jacente qui soutient l’histoire des faits et gestes, celle des événements de la vie extérieure. Cette autobiographie tracée par un crayon sismographe est un témoignage de la vie de la conscience, comme chez les écrivains britanniques. Cette vie me semble se situer à un niveau intermédiaire, entre l’inconscient et le conscient, là où la vie de l’esprit se manifeste dans la répétition et un abandon relatif de la visée. Alors que la peinture est plutôt du côté extérieur de la conscience, du côté du monde et des sensations colorées, raison pour laquelle elle s’accomplit dans le réalisme, le dessin, il me semble, a à voir avec l’écriture. Résultant d’un lien direct de l’esprit à la main, le dessin comme l’écriture trace les signes témoignant de la vie d’une conscience, une vie qu’on peut entendre au sens biologique, comme une respiration, faite de signes et d’images. Cette conscience a beau baigner dans un milieu, être comme traversée de l’air qu’elle respire, on tend à l’oublier. Ainsi le dessin est propice à manifester l’imaginaire.

Les dessins de David Weiss ont certes un précédent dans le dessin automatique des surréalistes et son ambition d’ouvrir les territoires de l’inconscient. Je me rappelle aussi d’un texte de Carl Einstein consacré à Juan Miró, paru dans la revue Documents, dans laquelle l’auteur évoquait des forces qui submergent l’artiste, comme venant par derrière, faisait se rencontrer psychanalyse et philosophie orientale en évoquant des exercices zen de construction et déconstruction mentalesde l’image : fabriquer progressivement dans sa tête l’image d’un arbre en additionnant son tronc, ses branches, ses feuilles etc. ; puis le dénuder de la même manière jusqu’à le faire disparaître.

Ce détour par les surréalistes dissidents groupés autour de Bataille et Rivière me conduit à cette autre affinité déjà évoquée entre David Weiss et General Idea. Les Wandlungenme paraissent témoigner de la même conviction métaphysique que les dessins tantriques, celle de l’impermanence de toute chose (1). Ces dessins dont les transformations flottantes s’étirent sagement en colonnes sont l’index d’une intentionnalité faible, celle d’une conscience qui se vide et se laisse traverser. Et si la somme est considérable, l’ensemble en a néanmoins la légèreté.

Vincent Simon

1- À propos des sources orientales de l’œuvre, l’ouvrage rappelle que lors de la préparation de l’édition de 1976 Weiss avait suggéré – with his tongue in his cheek – d’appeler le livre « Buch der Wandlungen« , nom allemand du Yi Jing, ancestral livre chinois des mutations, à la fois traité cosmogonique et outil de divination.

David Weiss, Die Wandlungen Series / 596 pages, 476 images, 21 × 29,7 cm, 78 € / https://www.editionpatrickfrey.com/de

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