L’ANVERS DU DECOR : TG STAN REVISITE BERGMAN

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TG Stan : Scènes de la vie conjugale / TnBA, Bordeaux / du mercredi 11 au samedi 14 janvier 2015/ Création le 13 avril 2013 au Théâtre Garonne –Toulouse.

L’Anvers du décor : Scènes de la vie conjugale, Bergman revu par tg STAN

Déjà le nom de cette compagnie fondée par des acteurs rebelles « sortis » diplômés du Conservatoire d’Anvers, n’est pas sans intriguer : de quoi ce drôle de sigle est-il le nom ? Si des poètes illuminés peuvent prétendre que notre patronyme dit de nous ce que nous ignorons de lui, lorsqu’il est de plus choisi comme ici par les quatre fondateurs frondeurs, cela devient criant de vérité : « STAN », acronyme de Stop Thinking About Noms (que l’on pourrait traduire par « Cessez de penser aux noms »), résonne comme l’injonction qu’ils s’adressent à eux-mêmes de ne jamais s’intéresser à leur « re-nommée » personnelle ! Eux, ce qu’ils mettent au centre de leur travail d’acteur, c’est la destruction anonyme et appliquée de l’illusion théâtrale. Quant à « tg », qui précède « STAN », il faut y voir la simple abréviation néerlandaise de « compagnie d’acteurs ».

La profession de foi de la compagnie étant donc prise dans les rets de son (in)signifiant patronyme, il restait à la traduire dans l’irréalité théâtrale, en l’occurrence le monument laissé par Ingmar Bergman, montré à la télévision en 1973 et, dans sa version cinématographique, projeté sur le grand écran l’année suivante. Suivant à la lettre, sinon à l’esprit, le découpage en six épisodes de l’original (le titre de chaque nouveau tableau est annoncé par Frank, un peu comme les « cartons » du cinéma muet commentaient l’action), les deux acteurs (exit le metteur en scène), l’emblématique Frank Vercruyssen, au physique proche de celui d’Erland Josephson du film de Bergman, et la troublante Ruth Vega Fernandez, vont rejouer – et commenter, de manière décalée – l’itinéraire d’un couple désespérément ordinaire durant les longues années où nous allons les suivre.

Les histoires d’amour se terminent mal en général mais sous l’acuité du regard du maître du cinéma suédois, ce sera encore plus compliqué que cela, la descente aux enfers ménageant des itinéraires de traverses qui apparaissent comme des échappatoires tout autant improbables que précieux dans l’illusion qu’ils recréent.

Johan, 42 ans, maître de conférences en psychologie appliquée (?) à l’institut psychotechnique de Stockholm et Marianne, 35 ans, avocate spécialisée dans les problèmes de divorce (!), coulent une vie que l’on pourrait décrire comme « cliniquement heureuse » avec leurs deux filles. Tout semble être pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles… Mais la vie n’étant pas – sinon cela se saurait – un long fleuve tranquille, la lisse façade de leur (in)tranquille bonheur conjugal va se lézarder pour laisser poindre non-dits, petits arrangements avec le mensonge (y compris celui qu’on se fait à soi), frustrations (de tous ordres, y compris sexuelles), rancœurs, jusqu’ici soigneusement mis sous le tapis au nom de la sacro-sainte paix des ménages. Implosion personnelle, explosion du couple avec comme détonateur – comme presque toujours – une toute jeune créature d’une vingtaine d’années dont le mari s’est entiché lors d’une conférence donnée par lui et qu’il décide de suivre en abandonnant, maison, femme, enfants pour un congé sabbatique « extra-conjugal ».

Somme toute, rien ici dans les faits que de très banal (l’ennui des repas dominicaux avec la belle famille, le quotidien à gérer, « l’élevage » des enfants, les obligations professionnelles, la routine sexuelle et la libido qui s’émousse, l’usure du temps qui passe, le lent et inexorable délitement…), mais l’essentiel est ailleurs : le scénario est d’Ingrid Bergman, pas d’Eugène Labiche… Existence paradoxale de l’Homme, espèce indépendante fondamentalement centrée sur son égo mais qui aspire désespérément à la complétude du couple. Le rêve d’une vie nouvelle vite rattrapée par les traces prégnantes des amours précédentes. Ainsi vont les amours humaines. Echos, certes moins passionnés mais tout autant ravageurs, du « Ni avec toi, ni sans toi » de François Truffaut dans La femme d’à côté.

Si le propos du réalisateur suédois, lourd de vérités insoutenables sur l’inconséquence légèreté des désirs humains, est retranscrit sur le plateau, il l’est, véritable gageure, transformé – sans être pour autant dénaturé – par la « représentation » à la fois drôle et tragique qu’en fait tg STAN. En effet si ce couple à l’état de crise est saisi dans toutes les phases d’une rupture annoncée, consommée et en partie dépassée, avec crises de nerfs et engueulades à l’appui, la manière de jouer cette histoire tout en la commentant crée une distance souvent hilarante qui permet de salutaires pauses.

Cette mise en scène « à vue » des acteurs-personnages qui se changent sans arrêt sur le plateau (encombré d’un vrai portique surchargé de vêtements, d’un vrai canapé souvent déplacé au gré des tribulations du couple et d’une vraie table dressée où s’empilent maquillages, cafetière, etc.), mais aussi qui, tout en jouant, mangent de vrais sandwichs pâté-cornichons accompagnés de canettes de bière, ou au contraire s’arrêtent de jouer leur personnage pour devenir eux-mêmes, de vraies personnes nommées Frank et Ruth, présentement acteurs, qui commentent en direct ce qui se passe, ce qui s’est passé ou ce qui va se passer, est de nature, en se jouant des limites entre personnage et personne, à révéler l’illusion du théâtre.

Ainsi, la personne de l’acteur fait tomber le voile de la construction du personnage, elle dévoile « le mystère des coulisses ». Pour prolonger cette démystification, la personne de l’acteur va s’autoriser à commenter la sortie d’une spectatrice et à demander à sa partenaire s’il ne serait pas opportun de l’attendre pour reprendre le jeu des personnages qu’ils incarnent. Ou une adresse est lancée aux spectateurs du fond pour savoir si la voix porte suffisamment pour atteindre les rangs éloignés. Ou encore des didascalies sonores sont énoncées pour indiquer les changements d’époque ou autres indications scéniques.

Ce parti-pris d’« acteurs-personnages-personnes », le tout en un, outre qu’il crée un surprenant salutaire « décrochage » suscitant l’humour, construit une distance entre les problèmes de ce couple en proie à la déréliction et le spectateur qui, même s’il se reconnaît dans certaines situations évoquées, en est ainsi protégé. Participant de cette distanciation humoristique, les scènes « violentes » sont préparées par le maquillage à vue des visages tuméfiés et du sang qui coule des deux protagonistes embarqués dans une querelle conjugale : on sait ainsi ce qui va se passer avant que l’action ne se déclenche…

Dans la même veine de cette confusion entretenue sciemment entre la fiction du personnage et la réalité de la personne qui l’incarne, une scène augurale projetée sur écran géant ouvre subtilement la valse des « représentations ». Lors d’un dîner chez Joan et Marianne – ce couple de théâtre en chair et en os, sur le plateau, qui va s’arrêter de jouer pour laisser place à Frank et Ruth regardant, sur l’écran, leur propre personnage à table – le couple d’amis invité va s’entredéchirer… jusqu’à ce que la caméra dans un travelling arrière découvre un perchiste prenant le son ! Il ne s’agissait donc aucunement là d’une vraie scène d’un vrai dîner qui aurait été auparavant filmée et présentement projetée, mais du tournage de cette même scène, les personnages de théâtre étant devenus le temps de la réalisation de la vidéo des comédiens de cinéma. Le théâtre, lieu des fictions, faisant place à une vraie scène filmée qui en fait n’en est pas une mais participe d’un tournage… Les frontières entre la réalité et la fiction, entre la personne de l’acteur et la figure du personnage, ne peuvent être mieux brouillées. On ne pouvait rêver d’une plus parfaite mise en abyme de l’une par l’autre.

Aussi, lorsqu’à la fin de la pièce, se retrouvant – après leur divorce – dans une cabane prêtée par un ami, comme deux nouveaux amants ayant perdu quelques illusions suite au cortège d’épreuves vécues (frustrations, adultère, avortement, séparations, retrouvailles, etc.) mais pas l’attrait de l’un pour l’autre, Joan-Frank et Marianne-Ruth échangent des considérations sur l’amour, ils ne savent plus très bien si les paroles prononcées par leur partenaire s’adressent à eux personnellement ou aux spectateurs… Et cette confusion, sciemment voulue, est aussi partagée par les spectateurs. Elle devient nôtre.

Preuve que ces Scènes de la vie conjugale, en s’évadant de l’espace clos du plateau pour englober l’espace du théâtre dans son entier, ont réussi à métamorphoser cette fiction pour « fabriquer » notre réalité. La compagnie tg STAN a superbement gagné son pari : mettre à jour les coulisses de l’illusion théâtrale pour créer du réel.

Yves Kafka
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