« JOURNEY TO THE MOON », WILLIAM KENTRIDGE, HAMBURGER BAHNHOF, BERLIN

WKentridge_Journey-to-the-Moon-2003_4

Journey to the Moon de William Kentridge / Film d’animation en 35mm et 16 mm transféré en vidéo 7’10 / Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart – Berlin.

Journey to the Moon film d’animation en noir et blanc de William Kentridge défile sur la pellicule à l’ornière d’une tasse de café, sorte de fragments crayeux, il répète avec grâce et poésie  » Le voyage dans la Lune »(1902) du cinéaste expérimental français Georges Méliès. Le film de Kentridge reprend l’histoire de Méliès tout en y suggérant un autre chemin possible, entre astres, représentés cette fois par des fourmis et monstres, en la personne de sa muse, Anne. Le tout porté par une musique viscérale et sidérale.

Le film, commence ! William Kentridge est assis sur un fauteuil d’osier. Dans ses mains, il tient un livre pendant que défilent des pages noircies par des regards. Il s’est détourné un temps de la lune pour rejoindre un environnement fait essentiellement de livres, cafés, grandes feuilles de papier crayonnées attachées aux murs. Puis (à travers) la petite tasse de café blanche portée minutieusement jusqu’à la hauteur de son œil droit, il épie à même son bureau un défilé de fourmis entassées. Elles se déroulent de long en large à hauteur d’une cafetière italienne. Le tableau blanc devient noir d’un plan à l’autre et les fourmis se colorient en fonction des visions de l’artiste.

Il lui suffit par ailleurs de changer l’axe de la tasse de café, disons d’un quart de centimètre entre ses deux doigts pour renverser la réalité. Outre les minuscules amas de fourmis vus par la tasse, une autre figure domine. C’est cette muse nue, une chimère, sa femme Anne. Elle s’introduit dans le cadre du cinéaste. Elle vient dans son dos, en douce, au creux des images qui défilent. Anne comme si elle était descendue d’un nuage le console et pose ces mains sur ces épaules. Lorsque William Kentridge se retourne à la recherche de réciprocité, celle-ci disparaît avant de revenir une nouvelle fois le toucher, mais cette fois, il semble insensible à sa présence. Et lorsqu’elle disparaît au cœur de l’obscurité en forme de trapèze noir, les fourmis réapparaissent comme par magie sur son bureau crayeux, elles esquissent des astres.

L’artiste choisit de vivre au large de la mise en boite, préfère la marginalité et la rédemption à la lumière d’une existence définie par rapport à la souffrance. Il fit d’elle son trésor immaculé, sublimement déployé par des images. Dès lors, peut-on ressentir ce film d’animation non comme une œuvre, mais comme des preuves visuelles de sa supplication, de ses supplices en proie à une indifférence malheureuse. Elle peut se lire en miroir d’une incapacité. Cette impossibilité d’exprimer au sein d’un espace-temps déterminé les cohésions plurielles des identités errantes.

Ainsi marcher, penser, traquer l’image le conduit à autre chose, une pensée insurgée contre l’un, c’est à dire ce qui est tel quel. William Kentridge passait un temps infini à sillonner son atelier, à faire les cent pas afin que peut-être chaque interstice déplié par la pensée et auquel elle n’est pas encore préparée parvienne à être tracé par de grands traits pluriels. Cela se matérialise par des coups de craies spontanés, directs un brin confus, brouillons, mais qui dans leur danse redonnent aux signes et aux gestes leur fragilité primaire allant de pair avec le motif de l’ombre omniprésent dans Journey to the Moon.

Ce film parachève 7 fragments for Georges Méliès et livre à l’image la définition cinématographique d’un déplacement. Il passe en zigzag de la plaisanterie à la mélancolie.

Le thème central de cette anti-œuvre demeure donc la solitude et la vie à l’atelier, elle dévoile les contradictions, et les multiples conflits qui le touchaient. Or l’artiste parvient à renverser la temporalité en montrant ce que seraient les choses si l’on pouvait se souvenir de l’avenir. L’une des formes qui s’érigent est une sorte de relativisme, avec ce souci intense de considérer également, philosophiquement, le petit et le grand, au sein d’un sublime jeu d’ombres sublunaires.

Le jeune William Kentridge est né et a été éduqué à Johannesburg. Il concevait l’art à la manière d’une vocation morale et philosophique à l’encontre d’une recherche faite d’agencement formel qui aurait pour ambition de refléter la réalité ou, à l’hypocrite de la faire se jouer contre elle-même. Au moyen d’une errance millimétrée, mûrement pesée, il parvient à s’extirper des idéaux parentaux. Ceux-ci le destinaient au droit. Cette externalisation en forme de rupture idéologique avec les affaires familiales, lui permit, sans doute de repenser de fond en comble un système politique dominant. Kentridge a en effet, traversé l’apartheid. Celle qui valorise l’acte de fermer les yeux, rester observateur imperméable aux contextes de misère, violences gratuites, exclusions sociales et où chaque Sud-Africain avait un rôle assigné.

Kentridge a accompli un voyage jusqu’à la lune en images, mais, comme Icare qui retombe à terre, il doit revenir un peu plus chaque jour à Johannesburg, pour rafistoler avec des morceaux de pages déchirés une réalité bien trop sombre pour être synthétisé. Car la chute tombe bel et bien de la bouche de Kentridge qui à propos de sa Lune Méliésienne dit ceci, elle aussi est « une Lune Coloniale« .

Quentin Margne
à Berlin

402_d_1106regressprogress_d12

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives