LISBETH GRUWEZ OU LA DANSE DU PIRE

Lisbeth_Gruwez_©_Luc_Depreiter

Lisbeth Gruwez : It’s Going To Get Worse And Worse And Worse My Friend, au Théâtre de la Bastille, du 10 au 15 mars 2015.

Rappelant le « Cap du pire » de Samuel Beckett[1], Lisbeth Gruwez malaxe son corps pour en faire ressortir des personnages en forme de silhouettes inquiétantes. Dans ce solo inspiré, elle s’attache à nous faire voir un cri dont les articulations sont celles du corps. Articulé et désarticulé, membré et démembré, seul et pourtant si emprunts d’émotions contradictoires, ce corps est créateur de mots qui annoncent une prophétie noire.

Cassandre danse
Entourée d’ombres, la chorégraphe flamande s’avance seule, douchée par un carré de lumière froide. Elle est habillée à la manière de ces anciens fonctionnaires nazis qui ont le salut facile et la haine à portée de main : chaussures en vernis noir, pantalon à pince gris, chemise blanche cintrée et fermée jusqu’au col. Même sa coiffure nous invite à nous méfier de ce personnage qui, pendant de longues minutes, se contente de nous regarder avec dureté. Sa danse se révélera du même acabit : sans concession, adroite et cinglante, taillée dans l’acier le plus acéré.

Mi oratrice, mi pythie d’une religion totale, Lisbeth Gruwez s’anime en prenant soin de faire monter la pression. Par ses gestes d’abord lents et mesurés, puis s’animant peu-à-peu avec une emphase et une énergie rude, elle s’accorde avec une partition musicale où se mêlent des bribes de mots et des plages électro. Avouant s’être inspirée de la gestuelle d’hommes politiques pas toujours recommandables, tels Adolf Hitler ou Benito Mussolinni, Lisbeth Gruwez a récolté une somme de gestes déclamatoires qui nous renvoient à des heures sombres.

Contenir le chaos
Ces dernières ne sont pourtant pas forcément dernière nous. La chorégraphe découpe des scènes où le corps entre en collision avec des mots qui annoncent plus qu’ils ne rendent compte. Ce corps, enfermé dans sa gangue rigide et dans son carré de lumière, s’agite avec rage afin de se défaire du pire qui est en train d’avancer. Sa danse est complexe, tant les directions, les rythmes et les intensités que Lisbeth Gruwez a choisis diffèrent les uns des autres, tout en s’accordant dans un ensemble chorégraphique dominé par l’urgence et la retenue.

Et c’est dans son regard que l’on ressent la tristesse, la joie, l’amertume et toutes sortes d’émotions qui effleurent ses pupilles. Cette complexité rend l’interprétation d’une grande richesse expressive, si tant est que l’on situe l’expression hors du domaine du pathos, comme retenue par le corps de la danseuse et pourtant suintant par tous ces pores. La danseuse dit sans vouloir dire. Elle s’adresse à nous alors qu’elle en en incapable – ou que cela lui est interdit. C’est comme si l’implacable rigidité de l’ensemble cachait le sentiment d’une humanité joyeuse.

Extase et vérité
Lorsque Lisbeth Gruwez parle d’extase pour parler de son travail, c’est pour décrire cette énergie folle qui s’empare du corps du dictateur au moment de prendre la parole. Ce corps extatique est agressif, il annonce la domination des foules par une parole à laquelle on a ôté tout critère de vérité et d’honnêteté politique. Il est le pire. Sa pièce se regarde alors comme un magnifique morceau de danse portant un message politique fort, mais pourtant caché. Car sa manière de dire est celle du corps, avec ses limites, sa beauté et sa force.

Quentin GUISGAND

[1] Samuel Beckett, Cap au pire, éditions de Minuit, 1991.

De la même chorégraphe au Théâtre de la Bastille : AH/HA, du 18 au 20 mars 2015.

Lisbeth_Gruwez_©_Luc_Depreiter_2

Photos © Luc Depreiter

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