CHRISTOPH MARTHALER, « DAS WEISSE VOM EI (UNE ÎLE FLOTTANTE) »

das-weisse-vom-ei-bonlieu-37-1

Das Weisse Vom Ei (Une île flottante) : Christoph Marthaler / Du 11 au 29 mars 2015 / Théâtre de l’Odéon.

Christoph Marthaler s’amuse avec le grotesque et le comique de degré zéro d’un Labiche fantaisiste, il crée dans Das Weisse Vom Ei (Une île flottante) un monde aux airs désuets et désenchantés, où animaux empaillés et portraits de famille constituent le décor d’une bourgeoisie à l’intelligence paresseuse.

En un éclair, l’air impavide des comédiens se transforme en grimaces, empruntant un code physique grotesque qui souligne l’absurdité comique des êtres et de leurs rapports dans un monde sans perspective vitale. On ment et on en rit, on brasse de l’air et on s’en amuse. On s’assied presque immobile et on fait soudainement partie des meubles. Sur le plateau surchargé, la vaisselle prend autant d’importance que les êtres qui la manipulent, pourtant aussi inutiles les uns que les autres. L’humain crée le décor, et inversement.

Une intrigue simple constitue la pièce, dont il ne reste ici que le squelette : un jeune homme vient avec récurrence jouer du piano dans une famille bourgeoise, il aime secrètement la jeune fille de la maison. Une histoire de mariage entre deux familles comme il en existe tant, où chacun jauge l’autre et se fait redorer le blason pour impressionner. Mais ici l’insolite côtoie le quotidien, l’humour gagesque devient un radeau de sauvetage dans ce monde où plus rien n’a de réelle signification, mais où tout a potentiellement du sens.
A la vue de ces corps apathiques ou dégingandés qui semblent vouloir nous raconter les multiples phobies et monomanies de l’homme, on se pose la question de la signification d’un geste ou d’un objet sur un plateau.

C’est la question même du sens qui s’interroge ici en filigrane ; le sens du rôle social et de l’importance qu’on lui attribue une fois dissocié du cocon familial, du regard d’autrui sur les convenances et de l’image que l’on tente de faire rayonner autour de soi. Le rôle traditionnel du serviteur comme commentateur des actions de ses maîtres prend ici tout son sens. Sorte de personnage narrateur extravagant, le serviteur ressemble à un personnage de Jacques Tati, observateur extérieur au regard cynique.

Les acteurs sont des personnages aux caractères naïfs et poncifs, dont l’existence se fonde sur le rien, tout semble être réglé pour être déréglé. L’étrange devient normalité, entre réalité cruelle et surréel fantasque. Marthaler rend un hommage à l’humour décalé et obsolète des vaudevilles d’Eugène Labiche. Il offre aux spectateurs un univers hétéroclite, où les signes et les langues se croisent et se confondent, où rien n’est tout à fait expliqué bien qu’absolument nécessaire.

C’est le théâtre qui semble alors en questionnement. Et ce théâtre se déplace du sens au non sens. Un non sens qui trouve sa signification dans celui qui regarde, qui lui laisse tout loisir d’apprécier l’hybridité et l’humour grinçant qui lui est offert.

Moïra Dalant

dwve_simon-hallstrom_1

Photos Simon Hallstrom

Comments
One Response to “CHRISTOPH MARTHALER, « DAS WEISSE VOM EI (UNE ÎLE FLOTTANTE) »”
  1. culturieuse dit :

    Excellente pièce de Marthaler vue à Vidy! La prestation musicale du majordome est un morceau d’anthologie fabuleux!

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives